Autonomie des élevages – Expérimentation sur l’évaluation de mélanges de prairies à flore variée en élevages biologiques

Depuis fin 2016, Bio 46 le groupement des agriculteurs bio du Lot accompagne un groupe d’éleveurs dans la mise en place d’essais de mélanges prairiaux à flore variée (PFV) en partenariat avec l’INRA de Toulouse. Les suivis de ces prairies s’étendent sur 4 années (2016-2020). Entre l’automne 2016 et le printemps 2017, ce sont sept parcelles qui ont été implantées chez cinq éleveurs bios de différentes productions :ovin viande, bovin lait, caprin lait. La première saison de végétation de ces jeunes prairies a été suivie via des relevés botaniques et des analyses en laboratoire mais aussi via un suivi régulier par les éleveurs. Ce projet participe à l’élaboration de l’outil en ligne libred’accès Capflor®, outil d’aide à la décision qui visera à préconiser des mélanges prairiauxaux éleveurs selon leurs besoins et conditions pédoclimatiques. En 2018, une dizaine denouvelles parcelles seront semées et trois éleveurs ont rejoint les essais, permettantnotamment d’élargir la palette de conditions pédoclimatiques et des productions avec les bovins viande.

La prairie à flore variée de quoi parle-t-on ?

La définition de la prairie à flore vairée est établie par Vladimir Goutiers, chercheur à l’INRA, à l’initiative de la mise en place d’essais dans différentes régions de France. « Une prairie à flore variée est un mélange semé, complexe, de pérennité variable mais supérieur à trois ans, contenant plus de six espèces, avec plusieurs variétés par espèce (ex. luzerne flamande et luzerne méditerranéenne), avec au minimum trois familles botaniques pour les mélanges dits de pâture et deux familles pour les mélanges de fauche. La prairie à flore variée fournit plusieurs  services comme la couverture du sol (limite les adventices), la fourniture en azote avec des légumineuses de longue durée, la production de biomasse, l’action antiparasitaire, et ce, en s’appuyant sur des principes écologiques. »

Eleveur caprin sur le Causse du Lot

« Je suis éleveur caprin sur le Causse du Lot. Sur mes prairies temporaires, j’ai toujours implanté un mélange à base de luzerne (luzerne/dactyle le plus souvent). Naturellement, j’avais de plus en plus de mal à réimplanter la luzerne. J’ai cherché une alternative et Bio 46 m’y a aidé. Après plusieurs formations avec le GAB sur l’autonomie alimentaire, il y en a une qui m’a particulièrement convaincue, celle avec Vladimir GOUTIER (INRA / CAPFLOR). Il parlait des prairies à flores variées. »

Petite histoire des mélanges prairiaux

Les prairies à flore variée représentent une voie « nouvelle » par rapport à l’approche française classique des prairies, basée notamment sur des associations binaires de type ray-grass anglais / trèfle blanc, dactyle / luzerne jusque dans les années 2000. Aujourd’hui, les entreprises de semences proposent des mélanges comprenant deux Légumineuses, deux Graminées et quelques autres références. Ces mélanges durent de deux à quatre ans maximum.

Par ailleurs, l’approche française de la sélection semencière s’est appuyée sur le développement de nombreuses variétés (selon leur précocité, leurs aptitudes au pâturage ou à la fauche…) au détriment d’une diversité d’espèces. La sélection s’effectue en général sur une durée de trois
ans avant la mise sur le marché. Les performances des espèces sur le plus long terme (plus de cinq ans) ne sont que peu étudiées, tout comme leurs performances en mélange, ce dernier rendant plus difficile l’évaluation de la performance de chaque espèce.

D’un point de vue réglementaire, le contrôle de la qualité des semences commercialisées est confié en France au Groupement national interprofessionnel des semences et plants (Gnis) et est assuré par un service technique dédié, le Service Officiel de Contrôle et de Certification (SOC). Le contrôle permettant d’apposer « l’étiquette SOC » sur les mélanges prairiaux du commerce repose sur des critères qui ne permettent pas de certifier les mélanges de prairie à flore variée.

▶ Par exemple, la dose semée à l’hectare ne doit pas dépasser 30 kilos, tandis que les mélanges à flore variée sont souvent autour de 40 kilos, du fait du nombre d’espèces et de la longévité du mélange. Ainsi, la mise en place de ces essais est nécessaire face au manque de mélanges de ce type sur le marché.

Améliorer l’autonomie et la résilience des élevages bio

Face aux aléas notamment climatiques de plus en plus fréquents, les agriculteurs sont contraints d’adapter leurs systèmes d’exploitation afin de maintenir une activité viable. En Agriculture Biologique, cela se traduit le plus souvent par des modifications de l’assolement avec des cultures plus résistantes. Parmi celles-ci, les prairies à flore variée montrent un réel intérêt en termes d’autonomie et de souplesse. Cependant, le manque d’expériences et de connaissances concernant la dynamique et les performances de ces mélanges ainsi que leurs adaptations aux conditions d’exploitations en Agriculture Biologique constitue un frein au développement de cette pratique.

Produire des références locales

Ainsi, la mise en place des essais directement en élevage dans diverses conditions pédoclimatiques a pour objectif l’établissement de références
locales sur la performance des mélanges prairiaux à flore variée. Les compositions de mélanges sont définies en fonction des conditions climatiques locales, des caractéristiques physiques et chimiques de la parcelle (texture, pH, réserve en eau, fertilisation), des besoins de l’éleveur (parure, fauche, mixte, utilisation précoce, tardive). Ces mélanges associent en général une dizaine d’espèces dont des graminées (ray-grass, fétuques, festuloliums, pâturin, brome etc.), des légumineuses (trèfles annuels, trèfles violet et blanc, luzernes, lotier, sainfoin) mais aussi d’autres espèces comme le plantain et la chicorée, voire des espèces mellifères par exemple. La place de chaque « famille » d’espèces au sein de la prairie va évoluer au cours du temps : espèces d’implantation rapide, espèces de production (2 à 5 ans), espèces de fond prairial. L’étalement de la production est assuré avec des espèces précoces à tardives.

Des résultats encourageants

Dans le Lot, les résultats de la première année de végétation des prairies sont encourageants. L’analyse des relevés botaniques effectués par Bio 46, le suivi régulier par les éleveurs (calendrier de pâturage, récolte de foin, observations etc.) et les analyses de valeur alimentaire en laboratoire
permettent de dresser un premier bilan à l’automne 2017 : les graminées semées représentaient entre 20 et 50% des espèces relevées, les légumineuses semées entre 20 et 40%, et les diverses (plantain, chicorée notamment) entre 14 et 26%.

Globalement, peu de sol nu, sauf pour les parcelles où le semis n’a pas été suivi de conditions climatiques favorables à la levée (5-10% de sol nu estimé). La digestibilité des prairies était également bonne avec une moyenne de 73%, ainsi que les matières azotées totales avec une moyenne de 17.6% (jusqu’à 23% pour certaines parcelles).

Globalement, les éleveurs soulignent l’importance du semis : une bonne préparation du sol, un semis à la volée à favoriser en bio (couvre le sol de manière plus homogène), le mélange des graines.

▶ Petit à petit, une dynamique collective se met en place autour de ces essais prairiaux : une commande groupée des semences a été menée par les éleveurs en partenariat avec Bio 46 au début d’année, le nombre d’éleveurs impliqués augmente et facilite ainsi les échanges entre éleveurs d’une même zone ou d’une même production, les surfaces implantées passent d’une dizaine d’hectares en 2017 à une trentaine en 2018. Plusieurs éleveurs ont déjà témoigné de leur intérêt pour ces essais. Des actions ponctuelles sont mises en place (ex. démonstration de semis). Bio 46 projète également de réaliser des études plus complètes de l’impact des prairies à flore variée dans les systèmes d’élevage.

Rédigé par Lauriane Vollet de BIO 46

Crédit photo : ec_organic