Changement climatique : quel impact sur l’apiculture ?
Comme les autres activité agricoles, l’apiculture est fortement impactée par les changements climatiques actuels et à venir. Petite revue des différents points affectant les abeilles et l’apiculture ainsi que des leviers actionnables afin de s’adapter à ces évolutions.
DES CYCLES DE DÉVELOPPEMENTS PERTURBÉS ET LA SANTÉ DES COLONIES D’ABEILLES AFFECTÉE
Avec l’augmentation des températures, la précocité du redoux et la modification des régimes de pluviométrie, des perturbations des cycles de développement des plantes et des insectes sont déjà tangibles. Les périodes de floraisons et d’activité des abeilles sont décalées, parfois avancées à cause de la douceur mais parfois reculées à cause de sécheresses ne permettant pas aux individus de se développer (soit directement pour les plantes, soit indirectement pour les abeilles qui ne trouvent pas de ressources florales suffisantes). Ce phénomène a été largement observé à la sortie d’hiver 2023 dans les Pyrénées-Orientales, département qui a connu une sécheresse historique avec 200mm de précipitation entre mars 2022 et mars 2023 (précipitation de zone désertique). La végétation de garrigue, dont le romarin, n’était pas en mesure de produire du nectar et des retards de plus de 15 jours dans le démarrage des colonies d’abeilles ont été rapportés, il a même été parfois nécessaire de nourrir les colonies afin de les maintenir en vie et leur permettre d’attendre les premières miellées. Les colonies sont donc arrivées peu développées sur les miellées suivantes, impactant la production sur toute la période printanière.
De plus, face à de fortes températures et des conditions de stress hydrique, la durée des miellées (durée durant laquelle une population de plantes va fournir du nectar, substance sucrée récoltée par les abeilles pour produire le miel) peut être sévèrement raccourcie. Ce phénomène est par exemple rapporté pour la miellée de tournesol, la plus importante en termes de volume pour la production occitane. Certaines miellées peuvent même être complètement absentes du fait de la sécheresse, d’orages en début de floraison ou de gelées tardives qui affectent les bourgeons floraux ou directement les fleurs.
Par ailleurs, la perturbation du cycle biologique de l’abeille ne s’arrête pas au risque de retard au démarrage. Lors de pic de chaleur, autour de 37°C, il a été observé une augmentation de 70% de l’activité de butinage car de nombreuses ouvrières sont recrutées pour aller chercher de l’eau, indispensable à la thermorégulation permettant de maintenir une température optimale du nid à couvain1. Or, l’activité de butinage est épuisante pour les abeilles qui voient leur espérance de vie se réduire si elles commencent à butiner précocement et intensément. Du fait du manque de ressources florales, la sécheresse peut entraîner des conséquences allant jusqu’à des arrêts de ponte de la reine avec des conséquences sur la croissance de la population d’où un risque de diminution de la production de produits de la ruche et le maintien d’une colonie en bonne santé. De plus, si la température interne à la ruche dépasse 38°C, la fertilité des reines est altérée de manière irrémédiable2. Par ailleurs, la douceur hivernale provoque une absence d’arrêt de ponte, alors même que cet arrêt de ponte est absolument indispensable pour permettre l’efficacité des traitements à base d’acide oxalique par dégouttement ou sublimation (Apibioxal ou Oxybee), principale molécule utilisée pour la lutte contre le varroa en apiculture biologique. Or, une mauvaise gestion de la varroase entraîne de manière inévitable le déclin de la colonie et généralement sa mort à moyen terme.
On notera également que les carences en pollen dues à l’absence de disponibilité florale provoquent un affaiblissement des défenses immunitaires des abeilles à cause de carences en protéines, acides gras, vitamines et minéraux que cela entraine.

DES PRATIQUES APICOLES ET LA PÉRENNITÉ DES FERMES APICOLES REMISES EN QUESTION
Face à cela, de nombreuses adaptations sont nécessaires telles que le nourrissement, la mise en place d’abreuvoirs sur les emplacements de ruchers, le changement de pratiques dans la gestion du varroa avec par exemple le recours à l’encagement des reines pour forcer l’arrêt de ponte hivernal, l’adaptation permanente du parcours et du calendrier de transhumance des ruches avec pour conséquence une augmentation de la charge de travail, de la charge mentale car il faut être prêt à remettre son programme en question au fil de la saison et des charges de mécanisation.
Il y a donc d’un côté un accroissement du temps de travail et des frais pour le nourrissement, pour la gestion du varroa, pour les transhumances, etc. Et en face une production de miel très fluctuante à cause des aléas météorologiques impactant la flore et la dynamique des colonies d’abeilles.
De plus, les décalages de phénologie des plantes entraînent dans certains cas des difficultés à produire des miels mono-floraux, jouissant d’une meilleure valorisation à la vente que les poly-floraux. Exemple parmi tant d’autres, dans les Cévennes en 2022 un apiculteur a rapporté ne plus faire de miel de bruyère blanche car le merisier fleurit maintenant en même temps. Il produit donc un miel de fleur de printemps, appellation bénéficiant d’une moins bonne valorisation commerciale. On notera également dans les miels la présence de plus en plus fréquente de miellats, issus de la collecte par les butineuses de sécrétions sucrées produites par des insectes piqueurs-suceurs tels que les pucerons ou metcalfas, faisant perdre à certains miels leur qualification de miel mono-floral. Cela reste néanmoins un moindre mal par rapport à la disparition de certaines miellées issues de plantes qui ne parviennent pas à s’adapter aux modifications climatiques.
UNE NÉCESSAIRE ADAPTATION DE L’APICULTURE OCCITANE
Le changement climatique place donc l’apiculture du sud de la France dans une situation compliquée, alors que dans les régions plus septentrionales, l’augmentation des températures constitue de nouvelles opportunités du fait de l’allongement de la saison et de nouvelles miellées comme la lavande dans l’Eure-et-Loir. Malgré ces difficultés, l’Occitanie reste l’une des principales régions françaises pour l’apiculture professionnelle et pour l’apiculture biologique.
Concernant les ressources alimentaires, l’émergence de nouvelles miellées ou l’augmentation de leur fréquence est à suivre de près. On peut citer la miellée de miellat mais aussi celles issues de plantes exotiques, parfois envahissantes mais néanmoins mellifères (ailante, renouée du Japon). Au-delà de la flore spontanée, le soutien financier de la Région Occitanie pour les projets de plantations d’arbres pour tous, particuliers comme collectivités, va dans le sens d’une amélioration de la ressource en fonction des espèces sélectionnées3. Pour les personnes installées en agriculture, la Région soutien les projets agroforestiers, la plantation de PPAM et de châtaigniers, qui pourra profiter également à l’apiculture4. Toujours en milieu agricole, le développement des couverts végétaux constitue une opportunité que ce soit à travers les CIM (Culture Intermédiaires Mellifères) pour l’automne, les couverts d’inter-rangs de vignes pour la fin d’hiver (ces couverts sont souvent détruits au début du printemps) ou encore les jachères semées pouvant fleurir sur une large partie de la saison en fonction du choix des espèces. Enfin, des cultures d’intérêt apicole se développent, comme la coriandre dans l’ouest de la Région.
Sur le point des pratiques apicoles, l’adaptation peut se faire à travers le choix des matériaux des ruches en prenant en compte le niveau d’isolation et la couleur ainsi que la ventilation au sein de la ruche. Les aléas météorologiques demandent une plus grande réactivité et dans la mesure du possible l’anticipation de différents scénarios de transhumances, l’anticipation des miellées, etc. Pour cela, les outils d’aides à la décision (balances connectées, modélisations) peuvent aider au pilotage de l’activité, mais surtout l’entraide et la constitution de réseaux humains ne doivent pas être négligé. Un autre levier est celui de la sélection d’abeilles plus autonomes en alimentation, avec des périodes d’arrêt de ponte et une bonne résistance aux bioagresseurs. Dans la lutte contre le varroa, la pratique de l’encagement ou de provocation de période hors couvain lors de la constitution d’essaims combiné à un traitement flash avec une préparation médicamenteuse à base d’acide oxalique ont déjà fait leurs preuves5.
Face aux problématiques économiques liées à la forte variabilité de la production apicole, la stratégie peut être d’optimiser les dépenses via l’adoption de pratiques en commun : achats groupés, mutualisation de matériel. Cette stratégie collective peut aussi s’opérer sur la commercialisation (coopérative de producteur·rices) et le marketing et la sensibilisation des consommateur·rices. Sous condition d’avoir de bonnes années, une stratégie de stockage peut aussi être envisagée afin de lisser les revenus et d’assurer une continuité de l’approvisionnement. Enfin, la diversification des activités vers d’autres activités apicoles (prestations de pollinisation, vente de produits d’élevage, production de pollen ou de propolis) donne la possibilité d’atténuer la dépendance au miel mais il ne faut pas négliger la charge de travail supplémentaire que cela implique et surtout si la ressource est trop faible, les colonies verront leur capacité à se développer et fournir des productions affectées, quelle que soit la production.
En définitive, face au changement climatique, l’avenir de l’apiculture méridionale dépend en bonne partie des pratiques agricoles et de la possibilité à accéder à des emplacements de ruchers en altitude dans les espaces naturels et forestiers. Pour cela, les rapprochements avec les autres filières agricoles et les gestionnaires d’espaces naturels et forestiers doivent se poursuivre et s’accentuer. Les autres leviers ne sont en effet qu’annexes par rapport à la question de l’accès à une ressource florale abondante et continue tout au long de la saison apicole.

POUR ALLER PLUS LOIN
Wébinaire Agreenium :
Colin FONTAINE (MNHN CESCO, chercheur en Ecologie des communautés, Macro-écologie et Conservation), Fabrice ALLIER (ITSAP-Institut de l’abeille, Responsable Agro-écologie) et Chloé JUGE (ADA AURA, Technicienne apicole, Responsable de la thématique « changement climatique – bilan carbone»)
=> https://youtu.be/8Fzj9L6Rf84
SOURCES :
=> Entretiens avec des apiculteur·rices
=> InterApi, ITSAP, ADA France, 2021.
Adaptation de la filière apicole face au changement climatique
=> https://urlz.fr/p0do
- Bordier, C., Dechatre, H., Suchail, S. et al. Colony adaptive response to simulated heat waves and consequences at the individual level in honeybees (Apis mellifera). Sci Rep 7, 3760 (2017).
https://urlz.fr/p0dy
2. McAfee, A., Chapman, A., Higo, H. et al. Vulnerability of honey bee queens to heat-induced loss of fertility. Nat Sustain 3, 367–376 (2020).
https://urlz.fr/p0dD
3. https://www.laregion.fr/Plan-arbre
4. https://urlz.fr/p0dF
5. https://www.adaoccitanie.org/innovapi
Par Anne-Charlotte METZ, ADA Occitanie
Crédits photos : Shutterstock