RETOUR D’EXPERIENCE
CHARLES RAZONGLES,
TECHNICIEN BIO DEPUIS 1980, VICE-PRÉSIDENT DU CREABIO, ADMINISTRATEUR D’ERABLES 31, VOUS FAIT PART DE SON EXPÉRIENCE DE TERRAIN
«Il n’existe pas de recette miracle, mais diverses stratégies qu’il faut savoir combiner. Cela requiert une plus grande maîtrise technique que la chimie».
Cette citation de M. Huygue, directeur scientifique agriculture de L’INRA, à propos des techniques culturales alternatives au glyphosate1, s’applique parfaitement à l’Agriculture Biologique.
Les grandes cultures présentent la caractéristique de s’exercer… sur de grands espaces fortement mécanisées. En bio, cette évidence les distinguent fondamentalement des cultures maraîchères ou fruitières auxquelles la forte valeur ajoutée par unité de surface autorise des moyens de maîtrise technique conséquents, en fertilisation ou désherbage par exemple. Il n’y a que peu de main-d’oeuvre en céréaliculture et les coûts prohibitifs des amendements organiques ne permettent pas de rattraper des situations compromises. Il découle de ces observations que le principal critère de la performance des systèmes céréaliers bio réside dans leur pérennité. De bons résultats après dix ans de pratique n’ont qu’une valeur toute relative si, à partir d’une situation saine en conventionnel, l’état de salissement ou la fertilité des parcelles s’est fortement dégradé. C’est un peu comme si en comptabilité on ne tenait pas compte des amortissements.
Il est donc essentiel d’adopter dès la reconversion de bonnes pratiques, bien adaptées à votre situation, et de les maintenir ensuite. C’est ce que 30 ans d’expérience de terrain en bio m’ont appris.
Les producteurs qui se reconvertissent se sont forcément posé beaucoup de questions, ont lu quelques articles, ont écouté attentivement des voisins déjà en bio, ont participé à des sessions de formation. Ils ont découvert un foisonnement de techniques nouvelles pour eux. C’est logique : on ne peut pas cultiver en bio avec les mêmes techniques qu’en conventionnel. Il va falloir qu’ils s’imprègnent de ces nouvelles techniques, qu’ils apprennent à observer leur terrain, leur flore adventice et à tirer de ces observations les bonnes conclusions. Et c’est bien là le nœud du problème : la pertinence des techniques mises en œuvre ne peut se juger qu’à terme, les meilleurs résultats les premières années ne valent rien si l’on aboutit à des impasses.
Les erreurs en bio se payent souvent cash, parfois en différé, mais elles se payent toujours. Il y a peu de solutions de rattrapage. La bio, c’est une agriculture du risque : la question à se poser est toujours «quelle est la moins mauvaise solution? », parce qu’il n’y a pas de solution idéale, parce que toute solution comporte des conséquences secondaires qui sont propres à chaque situation. Les choix techniques sont toujours des compromis entre l’objectif que l’on s’est défini et d’autres facteurs tels l’humidité du sol au moment de l’intervention, la flore adventice de la parcelle ou la disponibilité des reliquats d’azote par exemple. Oublier ou minorer l’importance de l’un des facteurs peut s’avérer catastrophique… mais aussi parfois sans conséquence si l’évènement pénalisant ne survient pas. Car il y a toujours des contre-exemples, mais comme on ne les maîtrise pas, mieux vaut ne pas tenter le diable ! Dès lors comment aborder le changement de pratiques, comment choisir les techniques adaptées au cas particulier de chaque ferme et comment s’adapter au fil des ans à l’évolution du système ? Parce qu’il n’existe aucune «recette », parce qu’il n’y a rien de figé, je vous propose ici des éléments de raisonnement pour vos prises de décisions.
Quelques définitions abordées sous l’angle «bio»
LE TRAVAIL DU SOL
À part les décompactages profonds, tout le travail en bio tends à « nettoyer» le sol, c’est-à-dire détruire les plantes en place et «faire germer» de manière répétée. En fin de cycle, le sol est généralement prêt à être semé.
LA PRESSION DES ADVENTICES
Il n’existe pas, sauf à de très rares exceptions, de culture bio sans adventices. Le seul objectif c’est de maintenir cette pression à un niveau acceptable par la mise en œuvre systématique d’actions de diminution du stock semencier du sol, par les changements de cycles végétatifs et bien-sûr grâce aux matériels de désherbage.
DÉSHERBAGE MANUEL
Il existe des plantes hors normes, parfois toxiques, contre lesquelles les matériels de désherbage utilisables en bio atteignent rapidement leurs limites : ce sont en premier lieu le datura et le xantium puis l’ambroisie, le sorgho d’alep ou le rumex. Ces plantes sont à éradiquer avant qu’elles ne se multiplient compte tenu des pertes économiques qu’elles engendrent et du coût des techniques à mettre en œuvre pour nettoyer les parcelles atteintes. Le désherbage manuel s’applique à ces plantes «interdites» lorsqu’elles sont présentes en très faible quantité, puisque au-delà de quelques dizaines de plantes par hectare ce travail devient rédhibitoire.
LA FERTILITÉ DU SOL
Toutes les études montrent que la fertilité des sols s’est effondrée depuis un demi-siècle, notamment suite à l’abandon du système polyculture-élevage, en bio comme en conventionnel. Or en bio, c’est exclusivement le sol qui nourrit les cultures! Un sol fertile, c’est un sol qui dispose d’un certain taux de matière organique en surface et en profondeur et dont la structure est suffisamment aérée, c’est à dire un sol « vivant» dans lequel circulent l’oxygène et l’eau, dans lequel les micro-organismes peuvent jouer leur rôle et dont les réserves minérales sont bien explorées par les racines. Les pertes de rendements observées sur les céréales bio les années d’excès d’eau ou de sècheresse, qui peuvent atteindre plus de 50%, sont de bons indicateurs du déficit de fertilité des sols (sauf si on considère que le sol n’est pas adapté à la culture en place).
LES REPOUSSES
En bio, toutes les graines qui tombent au sol sont susceptibles de germer. Ainsi les graines de cultures deviennent des “mauvaises herbe” pour les cultures suivantes.
Photo : Parcelle de méteil orge / pois

LEVIER N°1 : Assolement et rotations
FAITS REMARQUABLES
Quand j’étais technicien de coopérative, j’ai investi l’Aveyron dans le but d’y développer des cultures spéciales, notamment le colza et les lentilles. Pourquoi l’Aveyron ? Parce qu’il s’y trouve beaucoup de fermes d’élevage qui cultivent 15 ou 20% des surfaces en grandes cultures, tout le reste étant semé en prairies, dont une grande partie de prairies assolées. Or ce système est le meilleur garant de la fertilité des sols et de leur propreté. Les résultats ont dépassé mes espérances, avec des rendements courants de 4 à 5t/ ha en céréales, de 3 à 4 t/ ha en colza (soit à peu près le maximum de la culture) et jusqu’à 2 t/ ha en lentilles.
Au début des années 2000, avec la surproduction et la baisse des cours mondiaux, l’Europe avait imposé aux fermes céréalières 10% des surfaces en jachère. Sur les fermes bio, ces surfaces étaient bien-sûr semées en légumineuses fourragères qui permettaient de restructurer le sol, remonter le niveau des reliquats azotés et baisser la pression adventice des parcelles.
SEMER DES PRAIRIES TEMPORAIRES
Ces deux exemples illustrent tout l’intérêt de semer des prairies temporaires, partiellement ou totalement broyées sur place, dans les systèmes céréaliers. Pendant la période de reconversion, c’est une évidence : la récolte ne sera pas valorisée au prix bio, donc l’intérêt économique de la culture sera tout relatif, parfois même nul. Dans ce cas, il vaut mieux diminuer sa charge de travail, minimiser les charges opérationnelles ou «remonter» une parcelle dégradée dans le but de bénéficier pleinement de «l’effet prairie » en première année de bio, avec un bon niveau de rendement et un prix élevé.
LES JACHÈRES
Par la suite aussi, il importe de conserver au moins 10% de jachère. Les producteurs qui se sont empressés de supprimer les jachères ont certes bénéficié d’une augmentation immédiate de rendement, mais aucun avantage ensuite. Une certaine surface de jachère de 1 à 2 ans dans la rotation, c’est l’assurance de conserver un niveau de fertilité sur la durée, c’est une souplesse introduite dans la rotation pour des parcelles qui ont subi un accident de culture ou sur lesquelles certaines adventices posent problème.
En fait, en bio, la rentabilité dépend du niveau de rendement puisque les charges variables sont généralement modérées et les prix de vente élevés. Il ne sert à rien de mettre en culture des parcelles dont on sait qu’elles présentent un problème (sol compacté ou envahissement probable d’adventices par exemple), parce l’on n’a pas l’engrais soluble ou le désherbant permettant de corriger ces défauts. Les jachères, à condition d’en réduire le coût d’installation, permettent de contourner ces problèmes.
À long terme même, on peut dire que la céréaliculture sans jachère n’est pas tenable en bio, sauf quelques rares cas particuliers. Et se souvenir d’une chose : si dans la rotation on prévoit d’effectuer un décompactage, c’est toujours dans les 2 ou 3 ans avant la jachère qu’il faut le placer. La légumineuse prairiale que l’on installera alors s’implantera profondément et son effet bénéfique sur la structure du sol sera plus durable. Par contre, il ne faut jamais décompacter après la prairie parce que l’apport d’oxygène dans la zone profonde accélère la destruction des racines sensées stabiliser la structure du sol.
Photo 2 : Culture de pois. Les rotations bio sans apport exogène de fumier doivent obligatoirement comporter 45 à 60% de légumineuses

UNE ROTATION LONGUE
La rotation, quant à elle, devra être longue – 5 à 8 ans constituant un bon repère – et diversifiée. Des observations montrent que plus la rotation est longue, moins les problèmes sanitaires et d’adventices se posent avec acuité. C’est l’inverse de la monoculture ou des rotations simplifiées du conventionnel. En général, on respecte une alternance cultures d’été/cultures d’hiver, mais il ne faut pas hésiter à bousculer cet ordonnancement en introduisant deux cultures d’été successives où bien une culture d’hiver suivie d’une culture de printemps. Deux cultures de même cycle successives peuvent apporter une solution vis à vis d’une catégorie d’adventices en expansion dans le cycle opposé. Il n’y a pas de règle, seulement une adaptation permanente à l’évolution de la flore.
PROBLÈME DES REPOUSSES
Certaines cultures peuvent poser des problèmes de repousses dans la culture suivante. C’est le cas du tournesol, vis à vis de cultures semées en sortie d’hiver (lentilles, pois-chiches, lin…). Il n’y a pas des repousses chaque année, et le climat de l’hiver ne permet pas de les prévoir, mais lorsqu’elles surviennent, la culture en place peut être compromise !
Ces cultures sont donc à proscrire après tournesol. Le soja lui ne sera pas vraiment handicapé en culture par les repousses mais il faut savoir que quelques centaines de pieds de tournesol génèrent de fortes impuretés, tout comme les repousses de blé dans les lentilles.
Les autres cultures posant des problèmes de repousses sont les espèces à petites graines dures et persistantes dans le temps (colza, quinoa…). Seuls des déchaumages soignés peuvent circonscrire les problèmes. Il faut au minimum déchaumer 1 fois à très faible profondeur, 3 à 4 cm si possible, avec passage d’un cultipacker, puis une seconde fois à peine plus profond, après une première levée.
GESTION DE L’AZOTE
Enfin les rotations bio sans apport exogène de fumier doivent obligatoirement comporter 45 à 60% de légumineuses, seul apport réellement efficace d’azote. Bien-sûr, on peut apporter des engrais granulés ou en poudre du commerce, titrant une dizaine d’unités d’azote, notamment sur les cultures exigeantes. Mais on sait aussi que leur coefficient d’utilisation est très faible sur les céréales en sortie d’hiver, de 25 à 50% seulement avec les produits actuellement disponibles selon les conditions climatiques.
Même s’il est difficile de s’en passer pour assurer un certain niveau de rendement et de qualité boulangère sur blé, il paraît économiquement impossible de baser la nutrition azotée des cultures sur ce seul apport. Donc il est essentiel de bâtir les rotations avec une alternance de légumineuses, en plus des couverts végétaux et de la jachère assolée. La palette des espèces, répartie entre les protéagineux, légumes secs et soja, permet de répondre aux différentes situations, même si les rendements ne sont pas toujours réguliers. À noter qu’en protéagineux j’ai tendance à privilégier dans les sols favorables le pois de printemps, semé en décembre dans notre région, parce qu’il permet un petit décalage de cycle par rapport à la fèverole et au blé, donc par rapport aux adventices d’automne, et parce qu’il donne des résultats un peu plus réguliers que la féverole.
Photo 3 : Repousses de tournesol dans un champ de blé.

LEVIER N°2 : Travail du sol
S’il est un sujet qui enflamme les passions, c’est bien celui-là ! Pourtant, ici comme ailleurs il n’existe pas de vérité démontrée et il faut surtout rester modeste parce que l’expérience montre que la meilleure stratégie systématisée pendant 8 ou 10 ans peut se révéler tout à coup catastrophique, par exemple à la suite de plusieurs années atypiques successives ou parce qu’elle aura favorisé un type d’adventice. Souvenez-vous, nous travaillons sans filet.

LABOUR OU PAS LABOUR ?
Lorsque l’on parle du labour, il faut savoir de quoi on parle. L’antique labour effectué à 12cm avec les bœufs n’a rien à voir avec les labours des années 80 où de gros tracteurs équipés de pneumatiques classiques creusaient des sillons de 30cm de profondeur ni avec celui des charrues néo-déchaumeuses actuelles tirées par des tracteurs à pneus basse pression qui roulent sur le guéret. Il convient d’abord de se demander quelles sont les fonctions du labour: travailler et ameublir une couche de sol, bien-sûr, mais aussi, en bio, nettoyer le sol en un seul passage. Le labour peut enfouir les matières organiques présentes en surface et qui pourraient gêner des opérations ultérieures (semis, herse-étrille, binage…), enfouir les graines formées dans la culture précédente et détruire les plantes présentes ou les repousses, à condition qu’elles ne soient pas trop développées, que leurs feuilles ne dépassent pas des mottes. Voilà des fonctions importantes en bio !
Bien-sûr le labour est accusé de diluer la matière organique et de sensibiliser les sols de coteaux à l’érosion. Mais au regard de ce qui précède, est-ce que l’on peut définitivement s’en passer ? Pour ma part, je n’éliminerais qu’une seule forme de labour, celui à plus de 25 cm et systématisé chaque année, même si certains anciens l’on pratiqué plusieurs décennies. Mais le risque que la fertilité du sol s’effondre à un moment est trop patent. À l’opposé, les systèmes sans labour associés aux cultures intermédiaires sont parfaits sur le plan agronomique (sauf dans des sols lourds et humides).
Mais certaines adventices qui lèvent en toutes saisons et aiment les sols fermes, tel le raygrass, peuvent envahir progressivement une rotation sans labour. Dans ce cas, le problème peut être résolu par un seul labour entre 20 et 25 cm tous les 8 à 10 ans, à condition que les travaux ultérieurs soient circonscrits à moins de 20cm pour ne pas remonter de graines.
“Je n’éliminerais que le labour à + de 25 cm”
Ce n’est peut-être pas la seule voie de recours, mais celle-ci est efficace et immédiate. Globalement quand même, la limitation du nombre des labours et de leur profondeur est une bonne chose parce qu’elle préserve le capital sol.
Photo 1 : Le labour n’est pas la seule voie de recours mais il peut s’avérer efficace et immédiat.

LES FAÇONS SUPERFICIELLES
Quels sont les objectifs du travail du sol en bio ? D’abord nettoyer le sol des plantes en place, adventices ou repousses, et fragmenter les matières organiques présentes en surface qui pourraient gêner les passages ultérieurs d’outils de précision (bineuse, herse-étrille). Ensuite assurer plusieurs mises en germination des graines d’adventices, c’est à dire diminuer leur stock présent dans la couche superficielle du sol. Enfin ameublir suffisamment le sol pour favoriser l’implantation de la culture et aboutir à un lit de semence correctement nivelé et de granulométrie homogène. Ce sont bien des façons culturales successives et espacées, c’est à dire plus nombreuses mais plus rapides par rapport au labour, qui répondent le mieux à ces exigences.
La palette des outils qui correspondent à ces objectifs dans différentes natures de sol est large, mais il convient d’observer certains réglages : la présence de roues de terrage qui assurent une profondeur de travail homogène, le fait de croiser en biais les passages d’outils à dents et de les équiper de cœurs, le fait de rechercher un sol billonné qui permet un meilleur ressuyage et une meilleure efficacité d’arrachement/recouvremen… L’essentiel dans cet itinéraire technique est d’obtenir chaque fois un nettoyage parfait, sinon les plantes qui survivent seront plus difficile à détruire la fois suivante, et de ne pas compacter le sol, d’où l’importance des dispositifs anti-tassement (pneus jumelés, basses pressions, roues- cages…).
C’est pendant ces phases successives de la préparation des parcelles que se situent une grande partie des compromis à faire : combien de passages à faire pour parvenir aux objectifs ? Quelle durée observer après les pluies pour ne pas trop compacter le sol ? Combien de jours faut-il compter avant de nouvelles précipitations pour que les plantes arrachées ne reprennent pas racine. Or ces arbitrages sont particulièrement délicats à faire selon la nature du sol, selon le développement des plantes en place, dès que l’on s’approche de l’hiver ou que l’on en sort.
“Concilier des objectifs contradictoires : l’expérience”
Là se situe le tendon d’Achille de l’agriculture biologique : concilier les objectifs contradictoires entre la préservation du sol, la nécessité de son parfait nettoyage et la préparation du lit de semence. L’expérience et la performance des outils font alors souvent la différence.
LEVIER N°3 : Les couverts végétaux
Disons-le tout net, sauf dans les terres lourdes et humides, une agriculture bio sans apports extérieurs ou presque ne peut pas se passer de couverts végétaux, en plus des + ou – 10% de jachères.
En bio, c’est bien le sol qui nourrit la plante, le rôle des engrais étant tout à fait marginal.
Or les couverts végétaux viennent rajouter, grâce à l’action de leur système racinaire sur les réserves minérales du sol, grâce à l’apport de matière organique verte qui dynamise l’activité biologique, grâce à la restitution d’azote et de minéraux, un volant de fertilité ponctuel au cours de la rotation. Ils ne mobilisent pas de parcelle mais exigent d’acquérir une technicité spécifique, et il est particulièrement compliqué de faire le tri des préconisations à ce niveau. Pourtant quelques règles simples et de bon sens permettent de les mettre en pratique.
Photo 2 : Couvert végétal en floraison.

1/DÉMARRAGE
D’abord commencer dès la reconversion, mais sur des surfaces réduites, cela afin d’acquérir l’expérience propre à ses conditions pédo-climatiques, ce qui est essentiel.
2/ COÛTS
Minimiser les coûts par l’auto-production de semences ou les échanges entre producteurs.
3/INSTALLATION
Toujours installer des légumineuses en pur ou en association. Les couverts végétaux ont d’abord besoin de reliquats pour produire de la matière, d’autant plus qu’ils sont en place sur des cycles végétatifs courts (3 à 4 mois en automne, à peine plus sur des cycles longs mais qui incluent la période hivernale). Or le sol n’est capable de fournir suffisamment d’azote sur de courtes périodes que s’il existe une masse de reliquats mobilisables, par exemple après un trèfle de 2 ans en anté-précédent. Dans tous les autres cas, les légumineuses sont indispensables dans les couverts.
4/ GRAINES
Dans les associations, choisir de préférence des graines de tailles homogènes, sinon il faut semer en deux fois et à des profondeurs différentes, ce qui augmente le coût. À noter quand même qu’en cas de faible pluie pour la levée et de sècheresse prolongée ensuite, les toutes petites graines peuvent ne pas survivre.
5/ ADVENTICES
La montée à graine des adventices constitue une limite naturelle à la durée des couverts végétaux. Les trèfles sous couvert de céréales peuvent apparaître comme une solution sécurisante d’installation des couverts, mais il faut savoir qu’ils interdisent tout déchaumage après récolte et qu’il faudra les faucher en été avant toute maturation des graines d’adventices, même si leur masse végétative n’est pas significative. De même, on ne peut plus installer en août des couverts d’automne du fait du réchauffement climatique : seuls les semis de septembre garantissent généralement que les adventices d’été ne produiront pas de graines viables avant l’hiver.
6/ DESTRUCTION
La destruction des couverts s’apparente à un compte à rebours. Il faut d’abord compter que le processus de décomposition de la matière végétale soit bien entamé pour que la vie microbienne du sol soit capable de l’absorber sans provoquer un « effet dépressif» (consommation de l’azote du sol). Il faudra ensuite s’assurer que la végétation soit bien détruite, ce qui est particulièrement difficile pour les graminées présentes dans la composition du couvert ou les adventices qui ont poussé en même temps, puis préparer le sol pour la culture suivante. Pour fixer les idées, disons qu’il faut compter environ 1 mois entre le broyage ou le passage d’un rouleau hacheur sur le couvert et le semis suivant, un peu moins si la masse végétative est faible (environ 50 cm de haut, soit 1 à 2 t/ha de MS), un peu plus si elle est importante (+ de 1 mètre de haut, soit plus de 3 t/ha de MS). La pré-décomposition de la matière végétale en surface doit durer au minimum 10 à 15 jours. On peut ensuite commencer à incorporer progressivement la matière organique, généralement à l’aide d’outils à disques qui ne «bourrent» pas et arrachent les plantes, puis approfondir par un ou deux passages d’outils à dents. De cette manière, la matière organique reste mélangée à la terre dans la zone du sol riche en oxygène, ce qui optimise sa décomposition. Eventuellement, un petit labour à la charrue déchaumeuse permet ensuite de nettoyer la surface et d’achever les repousses.

QUELQUES RÈGLES
Dans les terres légères, disons, en dessous de 18-20% d’argile, la pratique des couverts végétaux devrait être quasiment systématique. Pour conserver une structure stable et aérée ces sols ne devraient jamais rester sans végétation. Il en est différemment dans les sols argileux, de structure généralement plus stable et qui retiennent beaucoup d’eau. Dans les sols les plus argileux ou dans les versants nord des coteaux, la pratique des couverts doit être remplacée par un pourcentage plus important de jachère. Sur les versants sud et les terres n’excédant pas 30-35% d’argile, les couverts restent intéressants mais ne doivent pas être poussés trop loin: il y a un compromis à rechercher entre le développement végétatif du couvert et la concurrence en eau qu’il va exercer sur la culture. Les couverts évaporent forcément de l’eau quand on s’approche de la date de semis, ce qui permet de travailler dans un sol plus assaini. Mais une année précoce au printemps (déficit hydrique en hiver, températures élevées et faible pluviométrie ensuite), les couverts doivent être détruits assez tôt, même s’ils ne sont pas suffisamment développés, sous peine de pénaliser la culture vis à vis de la disponibilité en eau.
Si l’on fait la synthèse de ce qui précède – nature de sol, délai de destruction et pluviométrie de l’année – les dates de destructions des couverts s’établissent donc approximativement ainsi :
▸ pour les céréales d’automne : vers la mi-octobre
▸ pour les cultures de printemps (lin, lentilles, pois-chiches) : mi-novembre à fin décembre en sols argileux, décembre à février en sol limoneux. C’est évidemment le cas le plus délicat à maîtriser, les travaux se situant en période hivernale.
▸ pour les cultures d’été : de fin mars à début mai.
Il serait hasardeux de trop se décaler de ces préconisations, sauf à acquérir une solide expérience dans ses propres conditions de culture. Mais alors, la pratique des couverts végétaux devient un vrai atout en agriculture bio.
Photo 3 : La mi-octobre est la période idéale pour détruire les couverts végétaux en céréales d’hiver

LEVIER N°4 : La lutte contre les adventices
Les adventices, c’est ce qui fait peur en céréaliculture bio parce qu’on ne maîtrise en réalité pas grand-chose. En effet, si par manque de chance on subit une pluie après chaque passage des outils de désherbage, ceux-ci se révèlent quasiment inefficaces ! D’autre part on ne sait jamais ce qui va lever ni à quel moment.
L’exemple le plus frappant que j’ai connu concerne une parcelle de lentilles, cette culture étant particulièrement sensible à l’enherbement car peu concurrentielle et sur laquelle la herse étrille, seul équipement du producteur concerné, n’est pratiquement pas efficace. Nous avions convenu d’installer cette culture sur les 5 hectares d’une prairie vieille de 30 ans, ce précédent étant considéré comme nettoyant vis à vis des plantes annuelles. La culture fut effectivement magnifique… jusqu’en mai où il se mit à pleuvoir beaucoup pendant deux mois et demi. C’est alors que des vagues successives de chénopodes envahirent la parcelle jusqu’à rendre impossible la moisson sur les trois quarts de la surface ! Cela voulait dire que les conditions de l’année ont révélé un problème sur cette parcelle dont nous ne pouvions pas avoir conscience, donc que nous n’avions pas traité (évitement possible : modification d’assolement avec une céréale en première culture et faux-semis en fin d’été). Mais aussi que si le printemps avait été plutôt sec, nous ne nous serions rendu compte de rien.
Cependant les producteurs bio qui ont actuellement 40 ans de pratique sont les témoins que la maîtrise globale des adventices est parfaitement possible. En fait, il existe dans tous les sols un ensemble de graines et tout l’art de l’agriculteur sera de faire en sorte de minimiser leurs nuisances. C’est par un ensemble de techniques que l’on y parvient.
1/ Par la mise en œuvre de rotations pertinentes.
Le décalage des cycles végétatifs des cultures lorsque l’on observe des levées importantes, les rotations longues et diversifiées, le semis de jachères prairiales de courte ou moyenne durée sur les parcelles à problèmes.
Photo 1 : Folle avoine (l’une des adventices les plus nuisibles en grandes cultures) dans une parcelle de blé population (Tarn-et-Garonne).

2/ Par la mise en œuvre de façons culturales successives et judicieusement espacées : d’abord les déchaumages systématiques associés à un bon rappuyage des sols pour faire germer les petites graines dures qui lèvent en toutes saisons, les approfondissements progressifs qui conservent une granulométrie favorable aux levées et les faux-semis superficiels en fin de préparation. Mais aussi parfois un labour destiné à enfouir les graines.
Photo 2 : La luzerne , tête de rotation, a une action nettoyante.
3/ Par le choix de dates de semis raisonnablement tardives: éviter généralement les semis trop précoces qui augmentent considérablement les risques de salissement (début novembre pour les céréales ou début avril pour les cultures d’été, sauf si le printemps est très précoce). Cela implique que l’on ne privilégie pas forcément la productivité variétale parce que le rendement final dépend plus de la propreté et de la rusticité de la culture que du potentiel de la variété, puisque l’on ne l’atteint jamais.
4/ Par la qualité du lit de semence: une granulométrie homogène et une surface de sol bien nivelée améliorent d’abord la régularité de la levée, ce qui est primordial pour la possibilité d’interventions mécaniques précoces et l’effet concurrentiel de la culture. D’autre part les outils de désherbage travaillent beaucoup mieux sur un sol bien nivelé.
5/ Par la combinaison d’outils de désherbage à actions différentes (houe rotative, herse étrille, bineuse à dents semi- rigides ou rigides), passés précocement parce queleur efficacité est lié au stade des adventices. Quant au fameux «passage à l’aveugle » de la houe ou de la herse, il est souhaitable sur les cultures d’été semées au monograine assez profond, mais reste très aléatoire sur les céréales semées superficiellement parce qu’on ne peut pas déranger une graine en cours de germination. Son efficacité en céréales dépend essentiellement de la météo : si l’on dispose d’une fenêtre météo assez sûre de 4 à 6 jours, on peut préparer, attendre 2 ou 3 jours pour semer en solo puis réaliser le passage à l’aveugle 1 ou 2 jours après, les adventices ayant déjà commencé à germer.
6/ Par une prophylaxie à la récolte.
Le nettoyage de la moissonneuse-batteuse devrait être réalisé avant toute récolte. Ensuite il s’agit de démarrer par les parcelles les plus propres et toujours finir par les plus sales pour concentrer les problèmes au lieu de les diluer parce qu’une parcelle sale pourra toujours être traitée à part (jachère ou assolement particulier).
EN CONCLUSION
On l’a vu, en bio l’équation “un problème / une solution”, n’existe pas! D’abord parce qu’il y a toujours plusieurs problèmes en même temps, ensuite parce que les différentes solutions résident en une combinaison de plusieurs techniques. Toutes les techniques sont imbriquées pour parvenir aux objectifs, et pour que les bons résultats soient susceptibles de se reproduire année après année, parce chacune individuellement n’a pas une efficacité suffisante. C’est pourquoi il est important de commencer les bonnes pratiques dès la conversion, de les continuer et de les adapter en permanence ensuite. Également d’être suivi par un technicien expérimenté et indépendant du commercial.
Crédit photo : Interbio Occitanie