La crise sanitaire de la COVID-19 a engendré un ralentissement de la vie socioéconomique. Notre système alimentaire s’est vu partiellement reconfiguré par la limitation des interactions physiques, la fermeture des frontières, les restrictions de déplacements et les modifications des comportements alimentaires. Garants de la production alimentaire, les agriculteurs sont parmi les premiers acteurs des systèmes alimentaires à endurer les défaillances et paralysies induites ou exacerbées par l’épidémie (MEDDAHI, 2022).
Bien que décontenancés, les agriculteurs et agricultrices biologiques ont fait preuve de réactivité pour ajuster et adapter leur activité. La capitalisation et l’analyse d’expériences ont permis d’explorer les vulnérabilités mais aussi les résiliences agricoles en Occitanie.
CONTEXTE DU PROJET
Soutenu par la Région et l’Agence de l’Eau Adour Garonne (Développement et structuration des filières biologiques) et par la Fondation Carasso (Résilience alimentaire), le projet SATRO s’inscrit dans cette phase de capitalisation, en complémentarité avec 4 autres projets:
– Projet SOLACI : Solidarités alimentaires citoyennes, porté par l’UMR Moisa-Cirad
– Projet RESICO : Dynamiques et impacts des initiatives citoyennes sur la résilience des systèmes alimentaires pendant la crise de la covid-19, porté par l’UMR Innovation (INRAE Montpellier)
– Projet Let’s Food : Milieu étudiant et alimentation. Quels enjeux, quelles solutions, quelle résilience ? Recensement d’initiatives et préconisations, porté par Let’s Food et le RESES (Réseau étudiant pour société écologique et solidaire)
– Projet RESOLIS : Les collectivités territoriales et la Résilience alimentaire : Actions publiques et publics en actions, porté par RESOLIS
Co-piloté par Bio Occitanie et la FR CIVAM Occitanie, l’enquête s’appuie sur une approche qualitative comptant 26 entretiens interrogeant le vécu des agriculteurs de la région, dont 16 ont leur production labellisée agriculture biologique. Elle questionne leurs vulnérabilités, leur résilience et leur rôle dans les ajustements et la reconfiguration des systèmes alimentaires.
L’étude s’articule autour de 3 objectifs :
– Explorer les vulnérabilités imputables ou réveillées par la crise de la COVID-19 auxquelles ont été soumis nos agriculteurs et caractériser dans quelle mesure ils ont été affectés;
– Examiner les différentes réactions et les enseignements que les agriculteurs tirent de la crise sanitaire;
– Recenser et diffuser les adaptations initiées par les agriculteurs et par le cortège d’acteurs en retraçant la trajectoire de certaines initiatives marquantes.
ECHANTILLON :
- 26 agriculteurs interrogés dont 16 labellisés AB.
- Tous types de production : 3 éleveurs ovin viande, 2 éleveurs bovin viande, 3 en polyculture élevage, 2 viticulteurs, 2 maraîchers, 1 arboriculteurs/maraîchers, 2 céréaliers, 1 oléiculteurs.
- 100 % de ces agriculteurs disposent d’un moyen de commercialisation en circuit-court.
- Des fermes construites à taille humaine : 3 UTH et 54ha de moyenne.

EXPRESSION DE VULNÉRABILITÉS LORS DE LA CRISE SANITAIRE
Les agriculteurs biologiques ont dû faire face à différentes difficultés au cours de la crise Covid, parfois préexistantes et inhérentes à l’activité agricole.
Les principales difficultés remontées et exprimées à différents stades de la crise concernent :
1. La fermeture des débouchés et la gestion de la production. Elles ont constitué le nerf de la guerre au début du confinement avant d’être balayées grâce à des adaptations bricolées à l’échelle de l’exploitation agricole ou à l’échelle territoriale (casiers réfrigérés, drives paysans) pour ajuster ou reconfigurer l’activité et les circuits de commercialisation.
“C’est vrai que sur le moment on a été pris de court, mais on a été très réactifs.”
2. S’en est suivi une surcharge de travail physique et mentale pour assumer les nouvelles modalités d’organisation, plus chronophages, et le respect des règles sanitaires sur les lieux de vente. Si l’explosion de la demande a permis de soutenir voire développer la vente en circuit-court, elle a été vecteur de stress et de fatigue.
“En tant que petit producteur, on avait beau se démener, on ne produisait pas assez alors que les coups de téléphone eux n’en finissaient plus.”
3. Des difficultés d’approvisionnement en matières premières qui se matérialisent par des tensions sur la disponibilité, la logistique (délais de livraison) et le prix des fournitures
“Le prix des fournitures, bouchons, étiquettes, bouteilles, tout a explosé de 10 à 15 % , parfois plus. Sans parler des délais de livraison.”
A noter que la question de la disponibilité de la main d’oeuvre ouvrière a été interrogée mais reste en marge des autres difficultés du fait que les agriculteurs biologiques rencontrés promeuvent essentiellement des systèmes de production construits à échelle humaine ou des modèles familiaux qui essaient de maîtriser la charge de travail.

Au-delà des vulnérabilités directement liées à leur activité, les agriculteurs biologiques ont dû affronter des difficultés spécifiques à la crise qui se caractérisent par :
– Des complications relationnelles : liées aux contraintes d’isolement et de distanciation sociales. Elles se sont exprimées au niveau personnel mais aussi dans les échanges socio-professionnels au travers de l’inquiétude et la défiance manifestées à l’égard des lieux de vente (marchés, foires, salons…), de la gestion des ressources humaines ou des cessations d’activité.
“les marchés n’avaient plus la même saveur.”
“les interactions ralentissent. Tout comme les ventes. L’un ne va pas sans l’autre.”
– Une cacophonie informationnelle dont l’origine tient des déclarations politiques fluctuantes couplées à un manque de centralisation, d’accessibilité et de clarté de l’information. Ce constat est à nuancer pour les agriculteurs biologiques membres d’organisations professionnelles où visiblement l’information s’est mieux transmise. Cependant, l’enquête auprès des agriculteurs biologiques menée par Interbio Occitanie en 2020 avait révélé que seuls 30 % d’entre eux ont mobilisé l’appui d’une organisation professionnelle (Mag de la Bio n°16, p. 8).
“On était aspergés par tellement d’informations qu’on ne savait plus différencier les vraies des fausses.”
“Il faut parler aussi du gros travail de relais du syndicat caprin qui ont fait le tri de l’information, de la réglementation, et des pistes pour écouler nos produits.”
– Des soutiens institutionnels plus ou moins appropriés. Comme en atteste le projet Resolis (Carasso 2023 p. 22), les collectivités ont développé une diversité de réponses pour soutenir et accompagner les systèmes alimentaires. En revanche, certains dispositifs de soutien financiers n’ont pas été très mobilisés par les agriculteurs rencontrés, qui remontent une procédure administrative fastidieuse et complexe, des critères d’attribution trop spécifiques ou un manque de légitimité par rapport à des activités plus touchées.
“J’ai fait la démarche intellectuelle de ne pas faire de démarches administratives. J’avais bien d’autres choses à régler.”



3 IDÉAUX TYPES D’EXPRESSION DES RÉACTIONS ET DES APPRENTISSAGES
Une typologie des réactions et apprentissages a été dressée à partir de différents critères : perception de la crise, niveau d’affection de la crise, nature et types d’adaptations mises en oeuvre, réseau relationnel mobilisé, trajectoire de l’exploitation agricole, profil professionnel, système de valeurs… De cette typologie émerge 3 idéaux types d’agriculteurs en AB relatifs à :
- L’imperturbable : 5 agriculteurs sur les 26 interrogés, tous sont en Agriculture Biologique (5). Il sort épargné de la crise sanitaire. Sa ferme et ses conditions de travail n’ont été que peu affectés. Ses activités s’appuient dans une logique de travail à échelle humaine dotée d’une bonne autonomie. Peu déstabilisé sur ses facteurs de production et de vente, il n’a procédé qu’à des ajustements marginaux. Les enseignements tirés de la crise confortent ses orientations et son modèle d’organisation.
- L’entrepreneur : 12 agriculteurs sur 26, les deux tiers en AB (8). Il fait face à la nécessité de modifier l’organisation de son mix commercial dont au moins l’un des débouchés est déstabilisé. Réactif, il a rapidement développé des alternatives de vente en circuit court, individuelles ou collectives qui se sont souvent avérées fructueuses. Cependant, ces initiatives ont fini par peser dans la durée sur l’organisation et le rythme de travail. Souvent, ces adaptations se limitent à des réponses conjoncturelles sans véritable volonté de transformer le modèle d’activité en raison du risque de surcharge de travail.
- L’attentiste : 7 agriculteurs, 3 en AB. Il est en mesure de temporiser en activant ses propres ressources et/ou un tissu relationnel soutenant. Il reste cependant attentif aux signaux et aux opportunités et peut s’engager dans des adaptations, de manière modérée.
A noter qu’aucun des 2 agriculteurs frappés de paralysie n’était en agriculture biologique. Ce dernier idéal type a été affecté par la crise. Déjà en situation délicate, il a peu de marge de manoeuvre pour affronter les difficultés. Lucide sur ses facteurs de fragilité, il manque de ressources personnelles, relationnelles et/ou économiques pour engager des actions transformatives.
TÉMOIGNAGES
Retrouvez les fiches expériences des initiatives sur le Centre de Ressources de Bio Occitanie, Projet Satro : docs.bio-occitanie.org
- LES CASIERS FERMIERS AVEYRONNAIS
- LES DRIVES FERMIERS MONTPELLIERAINS
- LES LOCO-CONFINES, système de casiers fermiers
- LE MARCHE PAYSAN DES AUBES
- TOUT Ô’ PRE, Service de commande en ligne et de livraison
- L’EPAS, Épicerie Paysanne Ambulante Solidaire

ENSEIGNEMENTS ET PERSPECTIVES
La crise n’a pas induit une véritable transition des modèles d’activité pour les agriculteurs occitans interrogés dans ce projet, même si ces derniers ont pu remettre en question leurs schémas de pensée. Si les exploitations agricoles biologiques étudiées ne sont pas forcément les plus performantes d’un point de vue économique en rythme de croisière, elles se sont avérées suffisamment robustes et flexibles pour traverser la crise sanitaire. Elles ont mobilisé sans forcément le conscientiser, des facteurs favorables à la résilience :
- Une diversité des circuits de vente et des débouchés, permettant l’écoulement des marchandises par le jeu de vases communicants.
- Une certaine diversité des fournisseurs et intermédiaires, atténuant les difficultés d’approvisionnement.
- Une diversité des productions agricoles, des outils de stockages et/ou de transformation, permettant de lisser les risques logistiques ou les diminutions de revenus1.
- Un entourage social humain et collectif palliant les impacts des mesures de distanciation mais offrant surtout des ressources déterminantes pour s’engager dans le changement (aide, information, relais…) et développer des alternatives. De nombreuses initiatives ont pris une dimension collaborative, en témoigne l’effervescence autour de la vente en circuit-court qui a mobilisé des ressources relationnelles, matérielles et financières très différentes. Elles se sont aussi appuyées sur des intermédiaires, humains et/ou techniques faisant office de relais pour diffuser les informations et/ou coordonner les actions. Elles montrent l’importance des réseaux relationnels pour améliorer la gestion de crise et la dimension collective de la résilience.
CONCLUSION
L’expérience de la crise sanitaire rappelle l’enjeu, à l’échelle régionale, de préserver une certaine autonomie et marge de manoeuvre aux agriculteurs et de soutenir des systèmes parfois moins performants en période stable, un peu en marge, mais plus résilients en situation de crise.
BIBLIOGRAPHIE:
- BIO OCCITANIE 2023. Vulnérabilités agricoles et résiliences des Systèmes Alimentaires Territoriaux post Covid 19 – Projet SATRO (2021-2022), page internet Bio Occitanie.
- CARASSO 2023. Renforcer la résilience alimentaire des territoires – Quels apprentissages de la crise Covid-19 ? Carnet Apprentissages Carasso. 33p.
- FRCIVAM & BIO OCCITANIE, 2022. SATRO – Fiches expériences : Tout ô prè, Les casiers docs-bio-occitanie.org
- INTERBIO OCCITANIE, 2020. Les professionnels du bio impactés par la crise sanitaire – retour d’enquêtes interbio occitanie, Le Mag de la Conversion n°16, Réussir sa conversion en Agriculture Biologique en Occitanie, juillet 2020, pp 3-11.
- MEDDAHI I., 2022. Capitalisation sur les vulnérabilités et les adaptations mises en oeuvre pendant la crise sanitaire de la covid-19, Fiche de synthèse du projet SATRO. FRCIVAM et Bio Occitanie.
1. A noter que la diversification est à relativiser car elle peut aussi être source de fragilité lorsqu’elle dépasse les capacités humaines et techniques qui lui sont allouées

Par Ismael Meddahi, FR CIVAM Occitanie et Sandrine Fournié, Bio Occitanie
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