Dans les élevages ovins en lutte naturelle de contre-saison, et notamment en agriculture biologique (AB), les performances de reproduction sont dégradées, avec des mises-bas très étalées et un taux de mise-bas plus faible, en particulier chez les agnelles. Des essais avec des traitements lumineux ont été menés dans le cadre de l’appel à projet Bio de la région Occitanie afin d’adapter cette pratique en conditions réelles dans deux élevages du département de l’Aveyron.
Accompagné par l’INRAe, Unotec a suivi l’un de ces élevages, situé sur le Lévézou avec une production en agriculture biologique. L’objectif était d’améliorer la fertilité et le groupage des mises-bas des agnelles lors d‘une lutte à contre-saison, grâce à l’utilisation d’un nouveau protocole lumineux sans mélatonine combiné à l’effet bélier.
En effet, le cahier des charges AB interdit l’induction et la synchronisation hormonale des chaleurs, mais autorise les traitements lumineux (sans mélatonine) mimant une photopériode favorable à la reproduction à contre-saison (Pellicer-Rubio et al 2019).
QUEL PROTOCOLE LUMINEUX METTRE EN PLACE ?
Pendant deux années consécutives, un protocole lumineux a été mis en place pour améliorer la lutte des agnelles (fig.1). Celui-ci consiste à simuler des jours longs avant la lutte puis à diminuer la durée de jour afin de mimer la période de reproduction naturelle des ovins. Il s’organisait avec la réalisation de 70 jours longs avec 16h d’éclairement puis 50 jours courts de 12h d’éclairement, 50 jours courts de 10h de lumière et enfin 50 jours à 8h d’éclairement. Les béliers sont introduits le 1er juin après avoir été écartés des agnelles pour la réalisation de l’effet bélier. Selon les années, le nombre de béliers était de 1 bélier pour 15 et 1 bélier pour 11 brebis. L’âge des agnelles à la lutte dans cet élevage est plutôt atypique. En moyenne, les agnelles ont été luttées à 9 mois d’âge ce qui est plutôt âgé par rapport à certaines pratiques. Le nombre d’agnelles luttées est également élevé avec 406 agnelles luttées ce qui donne un échantillon très grand.
Afin de vérifier le bon développement des agnelles et pour que cela ne limite pas la reproduction, un suivi du poids et des Notes d’Etat Corporel (NEC) a été réalisé. Des échographies ont permis de connaître les prévisions de mises bas au bout de 60 jours de lutte et 45 jours après le retrait des béliers.

COMMENT ADAPTER SON BÂTIMENT ?
Pour utiliser la photopériode comme outil de synchronisation et désaisonnement des chaleurs des agnelles, la première condition est d’avoir un bâtiment spécifiquement dédié aux agnelles. Ce traitement lumineux n’est pas applicable si les agnelles sont logées dans le même bâtiment que les brebis pour des questions d’organisation du travail.
Afin que le signal lumineux soit bien capté par l’animal, l’intensité lumineuse dans le bâtiment au niveau des yeux de l’agnelle doit atteindre 200 lux. Dans le cas étudié, les néons ont été doublés et remplacés par des néons Led. Une étude par un électricien peut être réalisée pour estimer les investissements à effectuer. Mais pour faire la photopériode, il faut également faire le noir total, ce qui est souvent le plus compliqué. Si pendant les périodes d’éclairement, les agnelles peuvent aller au pâturage, il faut que la nuit complète soit réalisée dans le bâtiment le reste du temps. Pour cela, les éleveurs ont placé aux fenêtres des bâches noires d’ensilage qui occultaient la lumière du jour. D’autres méthodes pourraient être envisagées avec des volets en bois, etc… mais elles nécessitent de plus grands investissements. Concernant la ventilation, le bâtiment est équipé d’une ventilation dynamique avec des extracteurs d’air latéraux.

L’investissement réalisé pour adapter le bâtiment au protocole de photopériodisme s’élevait en 2020 à 6 250 € hors taxe pour la mise en place des bâches aux fenêtres, l’achat et la pose, main d’oeuvre comprise, d’une horloge automatique et de 27 néons à tubes led de 1.50m.
COMMENT ORGANISER SON TEMPS DE TRAVAIL ?
Pendant les phases d’extinction de la lumière, il n’est pas possible d’entrer dans le bâtiment pour ne pas risquer de provoquer un signal lumineux parasite. Ainsi, les horaires d’allumage et d’extinction de la lumière sont à réfléchir en fonction de l’organisation du travail (alimentation, paillage, soin aux animaux) et du pâturage.
Le protocole s’adapte à chaque éleveur mais une fois que l’heure d’allumage est définie, elle doit rester fixe pour toute la durée du protocole. Par exemple, dans le tableau (tab.1), les heures d’allumage et d’extinction de la lumière ont été définies avec un début à 6h du matin. Le pâturage est compatible avec cette pratique mais il est préférable de sortir les animaux 30 min après l’heure d’allumage et de les rentrer 30 min avant l’heure d’extinction des lumières pour être sûr de bien respecter les horaires.

PHOTOPÉRIODISME ET CAHIER DES CHARGES AB
Le cahier des charges de l’Agriculture Biologique interdit l’utilisation d’hormones de synchronisation des chaleurs pour la reproduction des ovins. La pratique du photopériodisme permet donc de respecter ce point. Concernant le pâturage obligatoire des agnelles en saison de pacage à partir de 6 mois d’âge, l’intensité lumineuse minimale de 200 lux est atteinte à l’extérieur même par temps gris, ce qui permet de sortir les agnelles pendant les phases d’éclairement. Une réflexion doit aussi être apportée sur les heures d’allumage et d’extinction pour permettre le pâturage en période printanière et éviter de sortir les bêtes alors qu’il y a de la rosée dans les pâtures et limiter ainsi le parasitisme.
RÉSULTATS
Au cours des 2 années d’essais, nous avons observé une amélioration dans les résultats globaux de reproduction des agnelles.
Le taux de mise-bas a été amélioré de 13 points et de 16 points par rapport à la campagne 2019. Mais au-delà du nombre de vides qui a été réduit, le groupage des mise-bas s’est nettement amélioré et se rapproche même de celui des élevages luttant les agnelles en monte-naturelle en saison favorable. Le pourcentage d’agnelles constatées pleines à la première échographie au bout de 60 jours de lutte est passé de 40% en 2019 à 80% en 2020 et 2021. De même, la durée pour atteindre 90% des mises-bas a été réduite de 30 à 50 jours entre 2019 (année sans photopériodisme) et 2020 et 2021. Le graphique compare les résultats obtenus dans cet élevage avec photopériodisme par rapport aux références des élevages luttant les agnelles en monte naturelle en système précoce ou tardif.
Comme précisé précédemment, l’âge des agnelles à la lutte était de 9 mois en moyenne mais avec une variabilité entre 7,5 mois et plus de 9 mois. Ainsi, lorsque l’on s’intéresse aux résultats d’échographies selon l’âge des agnelles, on remarque que le pourcentage d’agnelles constatées vides à la première échographie mais pleines à la deuxième est plus important pour les agnelles jeunes. L’âge à la lutte reste donc un critère clé dans la lutte des agnelles. Les préconisations déterminent un âge critique de 8 mois en-dessous duquel les résultats de reproduction risquent d’être impactés si les agnelles sont luttées avant.
Pour compléter l’étude, des prises de sang ont été réalisées sur un échantillon d’agnelles afin de déterminer le pourcentage d’entre elles qui étaient cyclées avant l’effet bélier grâce au dosage de la progestérone dans le sang. Sur 36 agnelles, seulement 7 étaient cyclées soit 19,4% d’agnelles cyclées. Cette information montre que l’effet bélier est primordial dans la réalisation de ce protocole pour induire les chaleurs.
Au-delà des impacts sur la reproduction, l’essai photopériodisme a montré une influence sur la lactation des agnelles. Entre la campagne laitière 2020 et la campagne laitière 2021, le volume livré a augmenté de 19% pour le GAEC du Maubert. Cette différence s’explique en partie par une durée de lactation plus longue du fait du groupage des mises-bas et un nombre d’agnelles vides plus faible.


L’essai photopériodisme a montré l’amélioration des résultats de reproduction et un meilleur groupage des mises-bas pour les agnelles luttées en contre-saison en monte naturelle avec une répétition des résultats au cours des deux années d’étude. Le groupage des mises-bas se rapproche même des résultats d’élevages tardifs. De plus, la grande taille du troupeau d’agnelles observé rend les résultats plus robustes et plus fiables. Cependant, ils ont été obtenus en maximisant les chances de réussite par un sex-ratio élevé, un âge des agnelles à la lutte favorable et la pratique de l’effet bélier. C’est bien la combinaison de ces bonnes pratiques qui rendent les résultats concluants.
Les investissements pour mettre en place cette pratique sont inférieurs aux gains sur la lutte et la lactation des agnelles à condition que les agnelles soient déjà logées dans un bâtiment séparé des adultes. Elle reste adaptable à l’organisation du travail de chaque éleveur et permet également le pâturage bien que nous n’ayons pas de résultats en condition de pâturage des agnelles pour le moment. Cette pratique demande encore à être appréciée dans le cadre de l’évaluation de la durabilité des élevages ovins lait puisqu’elle demande une plus forte consommation d’électricité mais permet de réduire le nombre d’animaux improductifs présents en élevage et d’allonger la durée de lactation des agnelles.
Pour faire suite aux deux années d’expérimentation, un nouveau protocole est testé pour les luttes de 2022. L’objectif est d’améliorer encore le groupage des mises-bas. Les éleveurs vont réduire la durée des paliers de jours courts avec non pas 50 jours mais 25 jours à 12h, 25 jours à 10h puis 50 jours à 8h de lumière. Les jours longs restent inchangés pour bien marquer la différence avec les jours courts.
L’objectif est également de connaître l’impact sur les antenaises, lors de la lutte suivante. Des échantillons de lait vont être analysés afin de doser la quantité de progestérone dans le lait et ainsi savoir si les brebis sont cyclées, avant effet bélier. Les résultats seront comparés entre antenaises et brebis adultes pour savoir si l’année suivant le photopériodisme, les antenaises sont autant cyclées que les brebis adultes pour la lutte.
LE POINT DE VUE DE L’ÉLEVEUR
Dominique Bru est installé en GAEC avec sa femme sur la commune de Salles-Curan. Tous deux sont aidés par leur fils Jean-Baptiste, salarié sur l’exploitation. Ils livrent leur lait en Agriculture Biologique pour la laiterie Papillon avec une traite toute l’année grâce à l’élevage de deux troupeaux de brebis. Ils ont mis en place le protocole photopériodique en collaboration avec Unotec notamment Gilles Noubel (animateur d’équipe de Rodez), Lucie Loubière (référente agriculture biologique) et Cécile Guizard, technicienne troupeau intervenant au GAEC du Maubert.
Pourquoi avez-vous décidé de tester le photopériodisme pour la lutte de vos agnelles en contre-saison ?
Dominique Bru (DB) : « Les deux premières années en bio, la reproduction ne marchait pas du tout. J’avais 40% des agnelles qui mettaient bas à peu près quand je souhaitais et après, cela me décalait toutes les luttes. Le troupeau aussi était décalé. Le problème sanitaire se greffait aussi là dessus car il y avait des agneaux tout le temps dans la bergerie et si la crypto se déclenchait par exemple, cela devenait difficile à gérer. »
Quels ont été les changements apportés par le photopériodisme ?
« Je suis passé d’un système bien réglé avec l’insémination à l’anarchie complète. Le photopériodisme a permis de tout recaler. On fait aussi plus de lait avec les agnelles alors qu’avant 40% seulement des agnelles étaient traites. Les agnelles qui ne mettent pas bas, je les gardais malgré tout mais elles étaient grasses à la lutte suivante même avec un peu moins d’aliment. Alors on ne savait pas les faire maigrir tandis qu’en même temps il fallait faire grossir les vieilles brebis pour la lutte. C’était le bazar. »
Quels sont les inconvénients de cette pratique selon vous ?
« Cela demande plus d’organisation par rapport à la mise à l’herbe. Je ne vois pas beaucoup d’inconvénients. Il faut de la rigueur mais c’est aussi le cas quand on pose les éponges pour l’insémination avec les heures de pose et de retrait, …»

Par Lucie Loubière, Référente agriculture biologique, Unotec
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