La filière bovin lait bio connaît un fort développement en France et en Occitanie. En 2017, la région comptait 279 producteurs de lait de vache biologique (+ 47% par rapport à 2016). Les opérateurs de l’aval, tels que la coopérative Sodiaal Union, ou Biolait, sont toujours à la recherche de nouveaux producteurs.
La coopérative Sodiaal Union, sur sa zone sud-ouest, à l’échéance 2020, avec les engagements pris à ce jour, devrait atteindre 46 millions de litres collectés auprès de 180 producteurs. Elle vise un objectif de collecte de 120 millions de litres de lait bio pour approvisionner les outils de transformation de Montauban (82) (poudre de lait infantile) et de Toulouse (31) (produits frais). Biolait compte aujourd’hui 53 fermes engagées en AB sur la région (certifiées et en conversion bio) et accueille de nouveaux porteurs de projets. Pour les exploitations laitières, une conversion en agriculture biologique est un vrai challenge. Ce dossier propose une approche de la question sous différents angles. Une présentation est d’abord faite sur le marché du lait de vache bio et les perspectives pour les années à venir. Réalisé par la mission Références de la Chambre d’agriculture de l’Aveyron et du Tarn, quelques repères de simulation des conséquences d’une conversion en lait bio permet d’alimenter la réflexion de tout porteur de projet. Passer en bio peut être un moyen de trouver ou de retrouver des équilibres sur son exploitation (travail, main d’œuvre, revenu, transmissibilité, marché, etc.). C’est aussi une remise à plat, parfois mineure mais souvent importante, des itinéraires techniques et du fonctionnement global de l’exploitation.
LAIT DE VACHE BIO
UNE FILIERE DE QUALITÉ EN PLEIN DÉVELOPPEMENT SUR L’OCCITANIE
À l’instar du marché des produits alimentaires bio dans son ensemble, le marché du lait bio suit actuellement une pente ascendante. En Occitanie, les conversions d’exploitations en bio vont bon train, laissant augurer une augmentation de la production de lait certifié bio dans les années à venir.
En 2016, le marché mondial des produits alimentaires bio était estimé à plus de 80 milliards d’euros (18% de plus qu’en 2014). En Europe, sur cette même année, ce marché représente 32,6 milliards d’euros. Le marché allemand a plus que quadruplé en quinze ans.
En France, la croissance du marché des produits bio a été de 17% en 2017 par rapport à 2016. En 2017, la valeur des achats des produits alimentaires issus de l’agriculture biologique est estimée à 8,373 milliards d’euros. Dans ce marché, les produits laitiers occupent une place conséquente : 11% du lait et des produits laitiers consommés par les ménages à domicile sont bio.
Dans la continuité de 2016, le nombre de vaches laitières élevées en bio a progressé fortement en 2017, près de 194 000 vaches conduites en bio soit +27 % versus 2016.
La mauvaise pousse de fourrages en 2016 avait induit une baisse de la production de lait bio en 2016 et début 2017 (-0,1 % en 2016 versus 2015 selon la synthèse de l’enquête mensuelle laitière). Elle a été compensée en 2017 par l’entrée en production bio des cheptels convertis en 2015 ainsi qu’un climat plus favorable : la collecte de lait bio a progressé de +13,6 % en 2017 versus 2016.
Un article de la revue “Réussir lait” de janvier 2018 précisait qu’en 2017, la filière laitière bio française a manqué de lait pour répondre à la hausse de la demande en produits laitiers bio et le prix du lait a augmenté de 20 € / 1 000 litres sur 12 mois entre le 1er semestre 2016 et le 1er semestre 2017, selon le CNIEL.
En 2018, le marché devrait rester encore tendu mais la vague de conversions de 2016 sera visible en 2019 avec la production de près d’un milliard de litres. Toutefois, le risque d’une baisse des niveaux d’aides au bio pourrait entraîner une hausse du prix des produits bio aux consommateurs mais selon Christophe Baron, ancien président de Biolait, le marché peut sans doute compenser la perte d’aides.
Pour Gérard Maréchal, de Lactalis, pour que le marché rémunère mieux, il faut que la matière reste rare face à la demande et pour Sodiaal Union, pour aller chercher de la valeur ajoutée, il faut poursuivre la diversification de l’offre en bio. Enfin, une autre forme d’aide pourrait venir du projet d’incorporer 50% de produits bio et locaux dans la restauration collective en 2022. Mais selon Gérard Maréchal, le marché de la restauration hors foyer n’est pas le plus valorisant.
Des conversions en bio seront encore accompagnées en 2018, de nouveaux opérateurs vont se lancer sur le bio et les groupes historiques vont lancer de nouveaux pro- duits pour répondre à la demande qui continue de progresser et qui se diversifie.
En 2017, la filière laitière bio française a manqué de lait.
- En 2018, le marché devrait rester encore tendu.
- Les groupes historiques vont lancer de nouveaux produits.
- De nouveaux opérateurs vont se lancer sur le bio.
Quand l’industrie laitière s’y met…
BEL va se lancer sur le marché des fromages bio.
De son côté, SODIAAL UNION prévoit de collecter 280 millions de litres en 2021 contre 62 millions en 2017 et de transformer 330 millions de litres en lait de consommation, en emmental et en lait infantile.
Enfin, BIOLAIT table sur une poursuite de la diversification de l’offre et constate qu’en trois ans, la part du lait et la crème bio est passée de plus de 45% à moins d’un tiers. Pour continuer à se démarquer des filières conventionnelles qui cherchent à relever leur standard avec des produits sans OGM ou du lait de pâturage, le groupe veut garder un coup d’avance, aller vers des fermes 100% bio d’ici 2022 et travailler la qualité nutritionnelle de son lait grâce à ses systèmes très herbagers.
ZOOM SUR LES ACTEURS MAJEURS IMPLANTES EN OCCTIANIE
Sodiaal Union
Une dynamique porteuse pour le lait de vache bio en Occitanie
DAMIEN LACOMBE,
Président de Sodiaal Union
Monsieur Lacombe, vous présidez Sodiaal Union depuis 2014. À quand remonte la collecte de lait de vache bio à Sodiaal Union ?
Elle a démarré juste avant 2000, puis a évolué en suivant les phases de conversion des exploitations.
Quel est aujourd’hui le volume de lait collecté en bio et quels sont les objectifs d’évolution ?
En 2020, sur la région Sud-Ouest, avec les engagements pris à ce jour, la collecte organisée sur 180 exploitations devrait atteindre 46 millions de litres. L’objectif pour la région est d’atteindre 120 millions de litres pour alimenter les sites industriels du sud-ouest.
Sur quelle valorisation basez-vous le développement de la collecte du lait bio à Sodiaal ?
Nous avons, en ce moment, une belle opportunité avec la montée en puissance du marché de la poudre de lait infantile bio. Notre usine Nutribio à Montauban, spécialisée sur ce produit, a développé un process breveté à partir de lait entier. L’objectif est d’y traiter rapidement 100 millions de litres de lait bio. Les deux autres produits qui nous permettent de valoriser du lait en bio sont le lait de consommation et les yaourts en quantités moindres.
Concernant le lait infantile bio, on entend beaucoup parler de l’importance de la demande chinoise : qu’en est-il ?
En fait, le marché est bien plus ouvert qu’on ne le croit, il est européen et international au sens large. La Chine n’y est pas majoritaire. Le marché international est actuellement très porteur sur les produits élaborés, alors qu’il est plus volatil sur les produits basiques.
Depuis 2015, la coopérative Sodiaal Union a communiqué en Occitanie sur un fort développement du lait bio. Votre sentiment à aujourd’hui ?
La progression de la collecte est très rapide, notamment grâce à l’implication des différentes OPA de la région. Les producteurs se sentent soutenus et c’est important !
Dernière question : quels sont les écueils à éviter pour ne pas déstabiliser le marché du lait bio ?
Il faut que la « promesse » du bio soit tenue, en particulier sur la qualité des intrants. Les éleveurs de Sodiaal Union s’approvisionnent déjà beaucoup auprès des coopératives régionales (filières céréalière – grandes cultures), c’est une tendance qu’il faut renforcer, complémentairement à l’autonomie des exploitations. Pour garder la valorisation du lait biologique, il faut conserver la cohérence entre les volumes vendus et la collecte. En tant que coopérative de transformation, nous sommes certains de maitriser cet équilibre.
Biolait
Acteur historique du développement du lait de vache bio en France
Partout en France, la filière lait de vache bio continue sa croissance et les structures de collecte de lait recherchent de nouveaux producteurs. Acteur historique de la bio au plan national, Biolait développe actuellement sa collecte sur la région Occitanie.
NATHALIE DELAGNES
Administratrice à biolait
À l’occasion d’une interview parue dans la Volonté Paysanne début 2018, Nathalie Delagnes, administratrice à Biolait, présentait la structure. Nathalie et son mari Franck sont éleveurs de vaches laitières en agriculture bio à Grand Vabre dans l’Aveyron. Ils livrent leur lait à Biolait, structure dans laquelle Nathalie a décidé de s’investir en tant qu’administratrice en 2017.
Pouvez-vous présenter Biolait ?
Biolait est un groupement de producteurs national créé en 1994 par six éleveurs de Loire Atlantique et du Morbihan. La présidence est assurée par Ludovic Billard, producteur dans les Côtes d’Armor. Biolait réalise 30% de la collecte nationale de lait de vache bio, soit 250 millions de litres attendus pour 2018. À ce jour, le groupement réunit 1 200 fermes et son slogan historique, « La Bio partout et pour tous», est toujours d’actualité. La ligne de conduite de Biolait est d’avoir un fonctionnement démocratique et transparent. Trois réunions locales sont organisées chaque année pour présenter l’activité du groupement et échanger sur les choix à insuffler pour l’avenir. En tant qu’administratrice, j’anime ces rencontres et je fais remonter au conseil d’administration toutes les idées qui ont vu le jour. C’est bien les éleveurs qui pilotent le groupement, qui réfléchissent et qui décident, épaulés par l’équipe des 70 salariés de Biolait qui nous accompagne au quotidien. À partir des idées issues des réunions locales, le conseil d’administration construit des propositions soumises au vote lors de l’assemblée générale annuelle. C’est un moment fort de la vie démocratique de Biolait, tous les éleveurs y sont invités.
Un nouveau président à la tête de Biolait
Ludovic Billard, nouveau président de Biolait, succède à Christophe Baron. À l’issue de l’assemblée générale de Biolait, les 5 et 6 avril 2018, dans le Loir et Cher, qui a réuni 600 producteurs, il déclarait: « 40%, c’est l’augmentation des quantités de lait collectés par Biolait en 2017-2018.» Un niveau de croissance qui ferait rêver plus d’une entreprise. Mais Ludovic Billard garde les pieds sur terre : «Nous bénéficions d’une filière bio attractive et des retombées de la crise de 2016 en conventionnel. Nous devons continuer de nous développer pour pouvoir collecter tous les producteurs, n’importe où en France ». En plus du respect du cahier des charges de la bio, l’adhésion à Biolait exige une traçabilité 100% française, un passage en bio de la totalité de l’exploitation en cinq ans au maximum et un travail sur l’autonomie de l’exploitation.
Avec votre mari Franck, vous vous êtes lancés dans l’aventure du bio depuis 7 ans, quel bilan faites-vous aujourd’hui ?
Un bilan très positif ! Nous produisons selon un mode de production qui m’a toujours motivée et Franck, qui avait fait le tour du modèle conventionnel, a trouvé un nouveau challenge sur l’exploitation. Nous sommes sereins. Les filières de qualité sont un atout incontestable pour nos zones. Être en accord avec la demande des consommateurs, quelle satisfaction! De plus, gagner en autonomie sur nos exploitations est un enjeu d’avenir: j’entends l’autonomie alimentaire bien-sûr, mais aussi décisionnelle, financière, etc. Nos aspirations personnelles sont plutôt satisfaites, avec un bon équilibre entre travail, économie, équipements, marché et image de notre métier.
AGNIECHKA MARIETTAZ
Administratrice à biolait
Productrice de lait de vache biologique – Caumont (82)
Agniechka Mariettaz, productrice de lait de vache biologique, à Caumont dans le Tarn et Garonne, administratrice à Biolait, représente la structure dans le sud de la région. Nous lui avions posé la question, à l’occasion d’une interview pour la revue GTI de la Chambre d’agriculture de l’Aveyron, sur la pérennité du marché bio.
Que pensez-vous de la pérennité du marché du lait bio ? La filière bio pourrait- elle demain connaître une crise ?
Il est difficile de dire si la filière bio connaîtra ou non une crise. C’est possible et il faut l’envisager dans le fonctionnement de nos exploitations. Mais à ce jour nous n’avons pas d’inquiétudes, car en France et en Europe la demande augmente plus vite que la production. Par ailleurs, le marché du lait bio se caractérise par une plus grande linéarité, une plus grande stabilité de prix que le marché du lait conventionnel (cela explique d’ailleurs que le différentiel entre les deux puisse fortement varier d’une année à l’autre !). Pour sécuriser le marché, il est déterminant de ne pas tromper le consommateur, d’où l’importance que nous accordons, à Biolait, à la traçabilité de notre filière. Ainsi, depuis 2017, tous les aliments distribués aux animaux doivent être produits en France. Sachant que nous encourageons, en premier lieu, l’autonomie des exploitations.
Un autre élément sécurisant, ce sont les contrats à long terme que nous signons avec nos transformateurs, sur 3 ans au moins, voire sur 5 à 8 ans. De plus, Biolait s’est engagé, pour 10 à 20% de son lait, dans des filières tripartites ” éleveurs-adhérents/ transformateurs/distributeurs”. Cela permet de faire jouer des synergies et des complémentarités et facilite une juste répartition de la valeur ajoutée entre tous les acteurs de la filière bio.
Enfin, en cas de surproduction de lait, nous privilégions une politique de réduction des volumes (en faisant appel à l’esprit de responsabilité des producteurs) plutôt qu’une baisse des prix.
DE LA METHODE POUR MESURER LES ENJEUX DU PASSAGE EN BIO EN BOVIN LAIT
Un marché conventionnel fluctuant, une demande de la filière en lait biologique croissante, des envies de changements, etc. ont fait naître chez certains éleveurs une réflexion sur la production de lait bio. Rapidement sollicités sur cette question, les réseaux Références de l’Aveyron et du Tarn et la Mission AB de la Chambre d’agriculture de l’Aveyron ont conduit une étude pour donner à ces agriculteurs les moyens de savoir quelles seraient pour eux les conséquences d’une conversion en AB, aussi bien techniquement qu’économiquement. Quelques éléments majeurs à retenir, issus d’un article GTI de la Chambre d’agriculture de l’Aveyron de Jean Christophe Vidal CA12 et Jean Bernard Mis CA81.
L’équilibre sol-troupeau, clef de voûte du projet
Le sol comme point de départ de la réflexion
Réfléchir à l’utilisation optimale des parcelles de l’exploitation est une nécessité pour bien appréhender le projet de conversion. Des grilles de repères permettent de vérifier l’évolution du chargement potentiel entre le système fourrager en place et le futur système en AB, en prenant en compte les potentialités des sols de l’exploitation.
Exemple de grille de chargements potentiels en AB en zone Ségala (Aveyron/Tarn).
Parallèlement, une réflexion doit avoir lieu sur les rotations par bloc de parcelles, en fonction des contraintes de sol, de l’accessibilité des animaux au pâturage, des choix d’espèces fourragères, sans oublier la chaîne de récolte et le mode de distribution. Cela permet de poser les bases d’un nouveau système fourrager qui pourrait être mis en place afin de privilégier l’autonomie alimentaire des animaux et la cohérence avec les objectifs de l’éleveur.
Le schéma ci-dessous résume les étapes qui conduisent à déterminer la quantité de MS produite par la SFP et donc le potentiel de chargement en AB (UGB/ha SFP).
Évolution sur les surfaces : pour quelle production du troupeau et quelle autonomie alimentaire ?
Le potentiel de chargement étant généralement plus faible lors du passage en bio, du fait de la baisse de production des surfaces (arrêt de fertilisation minérale, ajustement des rotations…), l’éleveur recherchera un nouvel équilibre entre son troupeau et ses surfaces fourragères en ajustant le nombre d’UGB et ses rotations. Ce sera aussi le moment de réfléchir à l’ajustement du système fourrager en fonction de ses finalités et de ses objectifs.
C’est alors un nouveau puzzle qui va être assemblé et permettra de déterminer le volume de lait qui pourra être produit en fonction de la stratégie souhaitée (voir graphique et tableaux ci-dessous). Le niveau de production par vache laitière sera fonction :
▶ des types de fourrages (quantité et qualité) qui déterminent la ration de base équilibrée,
▶ du potentiel génétique du troupeau (capacité d’ingestion, niveau de production laitière…),
▶ des quantités de concentré distribuées.
En fonction du niveau d’étable de départ, la production par vache sera très influencée par le mode d’alimentation choisi et en particulier par la qualité de la ration de base et du taux de pâturage, dans un objectif d’autonomie la plus complète possible. Du fait du prix très élevé des concentrés bio, les apports sont limités, mais il est possible de maintenir un volume de production intéressant puisque le potentiel du troupeau ne changera pas. L’éleveur aura à raisonner son choix en fonction du rapport entre le prix du lait et celui du concentré de production. La construction du nouveau système de production sol – troupeau se fera pas à pas jusqu’à trouver une certaine cohérence. Des allers-retours seront certainement nécessaires pour ajuster les choix techniques.
Le pâturage : une logique en agriculture biologique
MARC ANDRIEU
Éleveur bovin lait – Aveyron (12)
Une des clés de réussite en lait de vache biologique est la maitrise du pâturage. L’optimisation du pâturage passe souvent par une formation : témoignage de Marc Andrieu, éleveur bovin lait en Aveyron, qui répond à la question : « Comment s’est passée la conversion en AB ? ».
« La conversion du sol s’est faite sans aucun problème. Le désherbage mécanique du maïs se passe bien, la baisse attendue des rendements en céréales est dans la moyenne estimée. Côté prairies, j’avais commencé à travailler en mélange depuis une paire d’années, je suis dans la continuité. J’ai amélioré la conduite du pâturage en pratiquant le pâturage tournant dynamique avec l’appui de formations organisées par la Chambre d’agriculture. Je cherche beaucoup plus à produire du lait avec des fourrages et à améliorer la ration de base afin d’utiliser moins de concentrés : c’est un challenge, mais aussi une source de motivation. »
Par Stéphane DOUMAYZEL, conseiller AB de la chambre d’agriculture de l’Aveyron
Crédit photo : Ec-Organic, Adobe Stock
