Protection du vignoble – l’anticipation avant tout !

Le nombre de substances actives pour lutter contre les maladies cryptogamiques et les ravageurs est limité en AB par rapport à celui disponible en viticulture conventionnelle. Les caractéristiques des molécules bios nécessitent souvent de modifier les stratégies de traitement par rapport à ce qui est fait habituellement en viticulture conventionnelle. Cette phase de transition des pratiques représente souvent une sensibilité accrue aux maladies et ravageurs. Les travaux de l’UMR System de l’INRA de Montpellier, mis en place dans le cadre du projet de recherche VIBRATO, confirment la sensibilité accrue des parcelles en conversion vis-à-vis du mildiou (parcelle en 1ère et 2ème années de conversion (C1 et C2) et de l’eudémis (parcelles en C1). Cette plus grande sensibilité aux maladies et ravageurs en période de conversion n’est pas une fatalité, mais doit être anticipée pour être bien gérée.

AN-TI-CI-PA-TION

La spécificité de la protection phytosanitaire en viticulture biologique repose sur les caractéristiques des produits utilisés. Les produits de protection des plantes utilisables en AB présentent des caractéristiques communes :
produits d’origine naturelle,
produits de contact, qui restent à la surface du végétal. Cette caractéristique évite de perturber la physiologie de la plante, mais les rend partiellement sensibles au lessivage, ce qui a un impact fort sur les stratégies phytosanitaires. De plus, seuls les organes touchés par le produit sont protégés. La qualité de pulvérisation doit être irréprochable pour couvrir l’ensemble du feuillage et des grappes.
La plupart des fongicides utilisés ont un mode d’action strictement préventif = ils doivent être positionnés avant l’événement contaminateur (généralement une pluie) pour être efficaces. Certains possèdent un effet partiellement curatif (par exemple : le soufre sur l’oïdium), mais cet effet est toujours partiel et limité. Même pour ces substances actives, il est recommandé de positionner le produit en préventif = avant l’événement contaminateur.

LES BONNES QUESTIONS A SE POSER

” Comment limiter la sensibilité de mes parcelles aux maladies ?”

▷ Toutes les maladies cryptogamiques (mildiou, oïdium, black rot, botrytis…) sont favorisées par une atmosphère chaude et humide. Toutes les techniques qui permettent de favoriser l’aération de la zone des grappes limitent la sensibilité aux maladies (limitation de la vigueur, éviter la surfertilisation, effeuillage…).

En bio, la principale technique pour limiter le développement des adventices est le travail du sol. Attention, le passage d’un outil de travail du sol favorise la remontée de l’humidité du sol et peut augmenter la sensibilité de la parcelle aux maladies. De même, un couvert végétal trop développé peut entretenir une certaine humidité de l’atmosphère du cep. Il est donc conseillé d’éviter de travailler le sol en période de forte sensibilité de maladie, mais de ne pas laisser monter les herbes trop haut = tondre ou faucher les herbes, y compris entre les souches…

“Quels produits puis-je utiliser en bio ?”

▷ Un produit phytosanitaire est utilisable en bio :

▪ s’il bénéficie d’une autorisation de mise sur le marché pour l’usage que le viticulteur souhaite en faire (exemples d’usage : oïdium, tordeuses de la grappe…);

▪ si la substance active du produit est listée dans l’annexe II du règlement RCE 889/2008 (exemples de substance active : soufre, Bacillus thuringiensis…).

De nombreux engrais foliaires sont autorisés en bio. Certains sont annoncés comme ayant des effets secondaires sur tel maladie ou ravageur. Attention, la norme engrais foliaire garantit uniquement la composition du produit mais en aucun cas son efficacité, notamment contre les maladies et ravageurs. Il convient donc d’utiliser ces produits avec une extrême prudence. La base de la protection doit impérativement être effectuée avec des produits phytosanitaires. Ces engrais foliaires ne peuvent être envisagés qu’en complément des produits phytosanitaires.

“Quand dois-je traiter ?”

▷ Le premier traitement : Il ne faut pas commencer à se préoccuper des maladies lorsqu’on les voit dans ses parcelles! Il est généralement trop tard. Il faut se tenir informé régulièrement de la pression parasitaire locale en consultant le Bulletin de santé du Végétal (BSV, disponible sur le site internet de la DRAAF : http://draaf.occitanie.agriculture.gouv.fr/Bulletins-de-sante-du-vegetal), les bulletins phytosanitaires départementaux qui donnent en plus du contexte parasitaire des recommandations sur les stratégies de protection. Concernant la lutte contre les ravageurs (principalement les tordeuses de la grappe, la cicadelle de la flavescence dorée et la cicadelle verte), l’efficacité des traitements dépend avant tout du positionnement du produit par rapport au cycle de développement de l’insecte. L’observation des pontes (tordeuses) ou du développement des larves (cicadelles) est nécessaire pour optimiser le positionnement des insecticides.

“Quand dois-je renouveler mon traitement ?”

▷ Le renouvellement est lié à la nature des produits utilisés, qui sont des produits de contact. Comme il ne migre pas du tout dans la plante, ils protègent uniquement les organes présents au moment du traitement. En période de pousse active de la vigne, il convient de renouveler régulièrement les traitements (environ tous les 10 à 12 jours), au moins pour protéger les organes apparus depuis le dernier traitement. Cette cadence peut être modulée en fonction de la pression parasitaire, du lessivage… Lors des printemps très pluvieux, il est nécessaire de resserrer les cadences. Il arrive de devoir réaliser un traitement par semaine en période de forte sensibilité. Inversement, lorsque la pression parasitaire est faible et les conditions météos sèches, il est possible d’espacer les traitements au-delà de 12 jours.

Bon à savoir

▷ Régulièrement, l’ITAB (Institut Technique de l’Agriculture Biologique) publie un guide de l’ensemble des spécialités commerciales phytosanitaires utilisables en agriculture biologique. La dernière version de ce guide est disponible sur le site : http://www.itab.asso.fr/activites/guide-intrants.php.
▷ Il est conseillé de faire valider la liste des intrants (phytosanitaires, engrais…) par votre organisme certificateur avant utilisation.

“Traiter avant ou après la pluie ?”

▷ Bien que les produits bio soient des produits de contact, donc partiellement lessivables, il est IMPERATIF DE TRAITER AVANT LES PLUIES, à cause de leur mode d’action principalement, ou exclusivement, préventif. Plusieurs autres questions viennent ensuite.

“Est-ce que j’aurais le temps de traiter toutes mes vignes avant la pluie ?”

▷ Il convient de consulter régulièrement les prévisions météorologiques pour anticiper au maximum l’arrivée d’une pluie.
▷ Il faut que le matériel de traitement soit toujours disponible, idéalement avec un tracteur dédié au pulvérisateur, pour limiter au maximum le temps passer à l’attelage / dételage du tracteur avec les autres outils (notamment ceux d’entretien du sol).
▷ Quelle que soit la taille du domaine, il est conseillé d’être en mesure de traiter l’ensemble des vignes en moins de 48h.
▷En cas d’année à pression exceptionnelle (exemple : 2018 pour le mildiou), il peut être nécessaire de faire appel à un prestataire de service pour compenser les contraintes d’organisation de travail sur le domaine.

“Est-ce que je pourrais rentrer dans mes parcelles après une pluie ?”

▷ Il est nécessaire de renouveler les traitements après un épisode lessivant (pluie ou forte rosée). Pour cela, il faut pouvoir rentrer rapidement dans les vignes après une pluie. Si les sols ne sont pas très filtrants et qu’ils ne ressuient pas rapidement après une pluie, il est conseillé de maintenir un enherbement un interrang sur deux ou trois pour assurer une portance des sols suffisante pour pouvoir renouveler le traitement.

Conclusion

L’année 2018 rappelle que dès la première année de conversion, il est important de pouvoir faire face à un millésime avec une pression forte parasitaire. Les questions d’organisation de travail (disponibilité du matériel, de la main d’œuvre….) font partie à part entière de la réflexion lors du projet de conversion et ne doivent pas être improvisées en cours de campagne….

L’anticipation et la réactivité, au moment de la réflexion du projet de conversion et en cours de saison, sont les deux principales clés de réussite de la protection phytosanitaire en viticulture biologique.

En savoir +

Conversion à la viticulture biologique et maîtrise des bioagresseurs, A. Merot et N. Smiths, INRA – UMR System. Cahier technique – Spécial 9ème journée scientifique de la vigne. pp 6-8.
Liste des substances actives autorisées en agriculture Biologique annexe II du RCE 889/2008 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32008R0889&from=EN

FRANCIS MARRE, vigneron du domaine Rotier

“En BIO il faut abandonner l’idée de cadence fixe. C’est la météo qui commande !”

Le domaine Rotier est un domaine familial situé à Cadalen (81). Nos 35 ha de vignes sont plantés avec des cépages locaux (Duras, Braucol, Syrah, Prunelart, Loin de l’œil), consacrés exclusivement à la production de Gaillac AOC. Après quelques années « d’apprentissage », nous avons commencé la conversion de tout le vignoble en Agriculture Biologique à partir de 2009.

Pendant cette phase de conversion, nous avons été accompagné par un conseiller privé, ce qui nous a permis d’intégrer les spécificités de la gestion des vignes en bio avec plus de sérénité. 2012 a été la première année certifiée AB. En ce qui concerne la protection phytosanitaire, la principale maladie est le mildiou. Dès que nous avons commencé la conversion, nous avons compris qu’en bio, il faut abandonner l’idée de cadence fixe, c’est la météo qui commande ! Nous renouvelons les traitements après un cumul de pluie de 20 mm. Le nombre de traitements est donc très variable d’une année à l’autre : de 6 à 12. Il nous est déjà arrivé de devoir faire un traitement en début de semaine et de devoir le renouveler en fin de semaine.

Le principal changement quand on passe en bio est d’ordre psychologique: être plus réactif, plus anticiper les traitements qu’en conventionnel, certaines années accepter d’avoir quelques taches sur les feuilles. Il faut se donner les moyens de positionner un traitement avant chaque pluie, en intervenant le plus près possible de celle-ci. Il faut donc surveiller très régulièrement les prévisions météo, qui restent le principal problème car elles ne sont pas toujours suffisamment précises.

Depuis que nous sommes en bio, nous avons fait évoluer notre matériel de pulvérisation: nous avions un pneumatique 4 faces en conventionnel. En 2012, nous avons changé pour un pneumatique 6 faces utilisant la technique des jets projetés avec assistance d’air (rampe Technoma Précijet). En 2015, nous en avons acheté un second pour être plus réactifs : maintenant, il nous faut 12 h à 2 pulvérisateurs pour traiter tout le domaine, ce qui nous permet de traiter tout le vignoble la veille d’une pluie annoncée. Nous avons la chance d’avoir des sols de graviers de terres alluviales, assez filtrants. Malgré tout, nous maintenons un enherbement 1 interrang sur 2 ou 3 pour améliorer la portance et pouvoir renouveler le traitement le plus tôt possible après une pluie.

Les autres maladies (oïdium et blackrot) sont bien gérées et ne posent pas de problème. Pour l’eudémis, nous travaillons avec la confusion sexuelle qui donne de très bons résultats. Les deux premières années, nous faisions en plus des traitements insecticides au spinosad. Depuis 3 ans, la confusion est suffisamment efficace. Concernant la flavescence dorée, nous sommes très vigilants. Nous avons dû arracher une souche l’année dernière. Nous sommes en zone à deux traitements obligatoires. Nous réalisons les deux traitements au pyrèthre naturel chaque année.

Par Nicolas Constant, article coordonné par Emmanuelle Alias de Sudvinbio

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