Quelles pistes pour mieux valoriser et différencier la viande bio de l’Est-Pyrénéen ?

Synthèse du diagnostic territorial réalisé en 2021 sur les filières bovines et ovines de l’Est-pyrénéen par BioOccitanie, le Biocivam de l’Aude, Bio Ariège-Garonne et le GAB des Hautes-Pyrénées, en partenariat avec l’INRAe, le CIVAM 66, BLE et le CIVAM Bio Béarn.
Etude financée par le Commissariat de Massif.

CONTEXTE ET ENJEUX

L’élevage bovin et ovin constitue la principale activité agricole dans l’Est-Pyrénéen. La production bio se développe avec 26% de la surface agricole utile en bio, 21 000 vaches allaitantes bio et 25 400 brebis allaitantes bio 1. Néanmoins, au-delà de la vente directe les viandes bio peinent à être valorisées (export et déclassement en conventionnel des animaux) et différenciées (d’une agriculture de montagne extensive et considérée comme « presque bio »). Ce constat n’est pas nouveau. La problématique est partagée depuis plusieurs années par les professionnels, sans que les filières ne parviennent à se structurer pour offrir des débouchés locaux, différenciant et rémunérateurs. Conscients de la complexité de la problématique et du besoin d’agir, BioOccitanie, le Biocivam de l’Aude, Bio Ariège-Garonne et le GAB des Hautes-Pyrénées ont souhaité proposer une approche de la problématique différente qui s’appuie sur les ressources et dynamiques déjà existantes sur le territoire. Pour se faire, ils ont opté pour une méthodologie de diagnostic développée par l’INRAe, qui propose une analyse des stratégies et des réseaux d’acteurs locaux, à travers une approche territorialisée et participative.

LA MÉTHODE RELOC’ (INRAE) : UN DIAGNOSTIC TERRITORIAL ET MULTIDIMENSIONNEL POUR ENCOURAGER LA TRANSITION DES FILIÈRES

Le choix de la méthode Reloc’ repose sur l’hypothèse que des transitions peuvent s’opérer en renforçant ou en créant des synergies entre acteurs du territoire qui partagent des visions similaires ou complémentaires vis-à-vis de l’agriculture bio. Après un travail de bibliographie et d’enquêtes conséquent, permettant de cibler les enjeux de la valorisation de la viande bio et les dynamiques locales structurées pour une meilleure valorisation de la viande bio, la réflexion empreinte un chemin plus sociologique à travers l’identification de « positions stratégiques » traduisant les différentes manières de « faire de la viande bio ». L’étape suivante s’intéresse aux relations qui existent ou non entre les acteurs locaux, liens qui seront des leviers à mobiliser pour faciliter la mise en place d’actions par la suite. Au final, le diagnostic propose une nouvelle lecture du territoire et de ses acteurs permettant d’identifier les pistes d’accompagnement à mettre en place pour valoriser et différencier la viande bio des Pyrénées.

Etapes de la méthode Reloc’ mise en oeuvre sur le territoire des Pyrénées et pour les filières viandes bio.

Figure 1

* groupes acteurs ayant des pratiques similaires

Répartition des structures enquêtées sur les quatre départements

Le diagnostic territorial a été réalisé de février à octobre 2021 par Amandine Mauger, élève ingénieur agronome en dernière année de formation. 83 entretiens ont été menés dans 4 départements : l’Aude, l’Ariège, la Haute-Garonne et les Hautes-Pyrénées.
L’étude s’est centrée sur les filières bovine et ovine.

Figure 2

5 GRANDES CONCEPTIONS DE « FAIRE DE LA VIANDE BIO » DANS L’EST-PYRÉNÉEN

L’élevage bio se caractérise dans ce territoire de manière assez homogène : un élevage extensif soumis aux contraintes de la montagne, valorisant des races majoritairement rustiques, centré autour de l’estive et disposant d’une autonomie céréalière limitée. Cependant, les conceptions, les projets agricoles, et la manière dont ils sont mis en oeuvre diffèrent selon les acteurs. Les enquêtes réalisées au cours du projet visent à observer les pratiques concrètes des acteurs dans le but de comprendre leur conception de l’élevage. Ces visions, appelées positions stratégiques s’affranchissent d’une entrée « métiers » ou « place dans la filière ». Ainsi, un éleveur, une coopérative et un abatteur peuvent être qualifiés d’une même position stratégique.

Cinq positions stratégiques ont été identifiées :
1. « Défendre les valeurs de la bio locale »
2. « Proposer un produit viande bio d’excellence »
3. « Standardiser la viande bio pour répondre aux attentes du marché »
4. « Soutenir le local en priorité et la bio si opportunité »
5. « Valoriser le territoire par ses produits locaux de qualité »

Ces positions se différencient principalement selon l’importance que les acteurs accordent à la bio et au local dans leurs pratiques. Trois positions se définissent par des pratiques majoritairement axées sur la valorisation de la bio que ce soit à travers une dimension militante(1), la mise en avant d’une viande de qualité supérieure(2) ou en réponse à une demande des marchés(3). Les deux autres positions accordent davantage d’importance au local et relèguent la bio à un système parmi d’autres(4) voire ne l’intègrent pas dans leurs stratégies(5) (figure 3)

Figure 3

“Ce n’est pas parce qu’on ne fait pas le même métier que l’on n’a pas la même vision et les mêmes pratiques envers la viande bio”

LE MASSIF DES PYRÉNÉES EN QUELQUES CHIFFRES :
Le Massif des Pyrénées s’étend sur six départements, soit plus de 18 000 km² et 1 000 communes. La zone délimitée du massif recouvre inégalement les six départements : 20% de la Haute-Garonne se situe dans la zone Massif contre 40% de l’Aude et des Pyrénées-Atlantiques et 70% des Pyrénées-Orientales, de l’Ariège et des Hautes-Pyrénées 3.
L’agriculture dans le massif des Pyrénées est principalement tournée vers de l’élevage bovin et ovin allaitant. La surface agricole utile des Pyrénées est de 262 200ha et 8 900 exploitations agricoles sont présentes sur la zone du massif 1.

LA BIO DANS LE MASSIF DES PYRÉNÉES :
L’agriculture biologique (AB) se développe sur le Massif : 26% de la SAU des Pyrénées est bio et 16% des exploitations de la zone sont en bio. Concernant l’élevage 21 000 vaches allaitantes bio sont présentes sur le massif et 25 400 brebis allaitantes bio 1.

LES RELATIONS ENTRE LES ACTEURS COMME CLÉ DU DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL

Au-delà des aspects techniques traités pour définir les positions stratégiques des acteurs, le diagnostic intègre une dimension sociale (relations entre les acteurs) considérée comme structurante pour la faisabilité des pistes de développement. Le réseau d’acteurs (figure 4), construit à partir des enquêtes menées, permet d’identifier les positions stratégiques déjà fortement liées entre elles, comme c’est le cas entre les positions liées à la bio : « Défendre les valeurs de la bio locale », « Proposer un produit viande bio d’excellence » et « Standardiser la viande bio pour répondre aux attentes du marché ». Malgré tout, on peut par exemple observer que les relations commerciales entre les positions « Défendre les valeurs de la bio locale » et « Proposer un produit viande bio d’excellence » sont peu nombreuses. L’inexistence ou le faible nombre de relations entre certaines positions constitue également un indicateur et soulève des questionnements : quelles sont les raisons de ce manque de relation ? Serait-il constructif de les rapprocher pour une réflexion commune ?

Ce travail permet également d’identifier des positions centrales et des positions intermédiaires dans la structuration des réseaux. Le rôle d’intermédiaire de la position « Soutenir le local en priorité et la bio si opportunité » peut ainsi être noté. Cette position est la seule ayant à la fois des relations (pour la plupart institutionnelles) avec les positions fortement liées à la bio, et celle liée au local. Elle sera donc sans doute à mobiliser lors de la mise en place des pistes de développement pour faciliter le lien entre positions.

LA CO-CONSTRUCTION DE PISTES DE DÉVELOPPEMENT POUR UNE RELOCALISATION DES FILIÈRES VIANDES BIO DES PYRÉNÉES

Trois pistes de développement ont été identifiées par les chargés de mission des GAB et des CIVAM grâce à la compréhension :
-> des dynamiques en cours sur le territoire ;
-> des positions stratégiques des acteurs : en connaissant la vision des structures, il est plus simple de savoir sur quelles pistes elles peuvent être motrices ;
-> du réseau d’acteurs : quelles relations renforcer ? quels acteurs peuvent collaborer ? ;
-> des avis des acteurs locaux sur la problématique, récoltés lors de trois restitutions départementales (encadré).

Développer l’offre de viande bio en boucherie
Ce premier axe s’appuie sur un constat de l’analyse du réseau d’acteurs : peu de relations commerciales existent entre les éleveurs de la position défendant les valeurs de la bio locale(1) et les boucheries à la recherche de viande bio locale de qualité supérieure(2), malgré une importance accordée par les deux positions à la bio locale. Cette observation a été confortée par le diagnostic et les restitutions où les acteurs des filières ont déploré le manque d’offre de viande bio en boucherie, lié à un déficit de boucheries bio et à une complexité pour les bouchers de s’approvisionner localement en bio (logistique, régularité, qualité bouchère des animaux…). Pour pallier à ces difficultés, les GAB et CIVAM ont choisi d’axer leur travail sur la sensibilisation des bouchers à la conversion en bio et à la qualité de la viande bio (qualité, externalités positives). Afin de proposer un approvisionnement bio et local aux boucheries, un travail sur l’engraissement et la finition sera aussi à mener avec les éleveurs pour proposer des produits finis correspondant aux besoins des bouchers.

Développer l’offre de viande bio en Restauration Hors Domicile (RHD)
Cette seconde piste vise à renforcer les relations commerciales des éleveurs bio des positions liées à la bio et des collectivités en charge de la RHD placées dans la position soutenant le local en priorité et la bio si opportunité. Actuellement la viande bio des Pyrénées est peu consommée localement dans les restaurations des territoires, lié notamment à un manque de structuration de l’approvisionnement et à un besoin d’accompagnement des collectivités. Volontaires de profiter de l’opportunité de la loi EGALIM, les GAB et CIVAM souhaitent travailler à lever ces freins pour faciliter l’intégration de viande bio locale dans les assiettes.

Communiquer, sensibiliser sur la viande bio des Pyrénées
Enfin, un dernier axe sur la communication a été proposé par les participants lors des restitutions et vise à renforcer les liens entre toutes les positions stratégiques et plus précisément entre celles promouvant la bio et celles plutôt axées sur le développement de l’agriculture locale. Afin de favoriser les relations entre les acteurs de la bio et les « non » bio, il est important de communiquer autour du cahier des charges AB et de la plus-value de cette agriculture, afin de sensibiliser les acteurs des filières et les consommateurs à la viande bio et ses particularités (saisonnalité…).

COMMISSARIAT DE MASSIF DES PYRÉNÉES
Le Commissariat de Massif des Pyrénées, créé à la suite de la Loi Montagne en 1985, est un appui au préfet coordinateur du Massif des Pyrénées. Il définit les objectifs et les actions à mener pour le développement, l’aménagement et la protection du Massif des Pyrénées. Il facilite la coordination des actions publiques dans le massif, l’organisation des services publics et prépare le schéma interrégional d’aménagement et de développement du massif².

PERSPECTIVES

Le changement de regard apporté par la méthode Reloc’ constitue une véritable valeur-ajoutée pour comprendre les enjeux et dynamiques de territoire grâce à sa prise en compte des dimensions sociales et relationnelles. Appliquer cette méthode à une échelle aussi étendue que celle du « massif pyrénéen » était une première, et a conforté les GAB et CIVAM du projet de l’intérêt d’aborder collectivement les problématiques afin d’être en mesure de mutualiser des moyens et des expériences.

Des initiatives de valorisation de la viande bio existent sur le territoire. Le rôle des GAB et CIVAM consiste à les accompagner et à créer de nouvelles actions collectives entre agriculteurs et acteurs locaux. Ce travail a également abouti à la création du Réseau Elevage Bio des Pyrénées qui réunit les animateurs techniques élevage des GAB et des CIVAM des six départements pyrénéens.
La première session de travail du Réseau a eu lieu au mois de novembre 2021 afin d’échanger conjointement sur les pistes de développement pour accompagner une meilleure valorisation et différenciation de la viande bio du Massif.

ORGANISATION DE TROIS RESTITUTIONS DÉPARTEMENTALES
-> 3 restitutions départementales (Aude, Ariège/Haute-Garonne et Hautes-Pyrénées) organisées en juillet 2021
-> 14 participants en moyenne par restitution
-> Une bonne représentation filière
-> Objectifs : partager et faire valider le diagnostic par les acteurs locaux – échanger sur les pistes de développement à mettre en oeuvre pour mieux valoriser et différencier la viande bio des Pyrénées– co-construire un projet avec les acteurs locaux en les incluant dans la réflexion

+ DE DÉTAILS :
Une fiche synthèse du travail est disponible sur le site internet de BioOccitanie : www.bio-occitanie.org

CONTACTS :
BioOccitanie : Sandrine Fournié – sandrine.fournie@bio-occitanie.org
Biocivam 11 : Andréa Cassagnes – biocivam.elevage@orange.fr
Bio Ariège-Garonne : Corinne Amblard – corinne.amblard@bio-occitanie.org
GAB 65 : Julien Cantegreil – julien.cantegreil.gab65@gmail.com

BIBLIOGRAPHIE :
1. Chiffres clés de la bio 2019 – Le massif Pyrénéen, InterbioOccitanie (2021)
2. Schéma du Massif des Pyrénées – Note d’enjeux, Commissariat de Massif des Pyrénées (2021)
3. Rapport complet de l’étude « Pastoralisme, agriculture et territoires de montagne, vers une stratégie pyrénéenne partagée », Fichot S. et Doullet A. (2010) – http://agriculturepyrenees.fr

Par Amandine Mauger, animatrice technique élevage, BioOccitanie et Andréa Cassagnes, animatrice élevage, BioCivam11